• Quelques notes (27)

     

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    Le grand événement de la saison fut certes l'examen pour le Brevet d’État du premier degré d’Éducateur Sportif d’Aïkido... Cet examen devait se dérouler à Blois du 2 au 6 avril. Nous attendions cent vingt candidats. Il avait été admis qu'il y aurait des épreuves Aïkido et Aïkibudo distinctes. Les jurys seraient séparés. Alain Floquet m'avait assuré que Gérard Clérin me communiquerait le programme d'examen à Blois.
    Représentaient l’Aïkibudo avec moi Edmond Royo et Gérard Clérin. Étaient candidats Annie Bocquet, Jacques Hébert et Alain Picard pour la Normandie, et quelques « vedettes », dont Paul-Patrick Harmant, DTIR de la région Est, Julien Frèrejean, DTIR du Sud-Est, Lionel Lefranc et Daniel Dubreuil, DTIR de l’Île-de-France, et quelques autres, vingt-cinq en tout, je crois.
    Les examinateurs furent réunis sous la présidence d'honneur du directeur régional de la Jeunesse et les Sports. Christian Gallais, responsable de l'organisation de l'examen, en annonça les modalités. Jurys mixtes, mêmes épreuves pour tout le monde. Je protestai énergiquement, il n'en était pas question ! Il avait bien été dit qu'il y aurait deux types de questionnaires et je m'opposais au questionnaire unique. Les candidats de l’Aïkibudo seraient jugés par les experts de l’Aïkibudo sur un questionnaire de l’Aïkibudo, sinon je quittais la place et je préparais un joli scandale. Gallais essaya de m'amadouer. Le Directeur Régional de la Jeunesse et des Sports demanda à comprendre, écouta mes explications et se rendit à mes raisons. « Mes » candidats seraient jugés selon leur programme. Toutefois, il tint aux jurys mixtes, de façon à pouvoir comparer les performances de chacun, et j'acquiesçai, conscient de ce que cette comparaison ne pourrait que nous être flatteuse.
    Dans mon jury figurait Jo que nous avions jadis vu à Caen.[...] Le troisième larron de ce jury était Scandolo. Je l'avais rencontré pour la première fois en 1969, au stage de Royan. Il tenait beaucoup en ce temps-là à ce que l'on sache qu'il avait obtenu son 1er dan à Shizuoka, des mains mêmes de Minoru Mochizuki. [...] Il se sentait donc de taille à juger les gens de l’Aïkibudo [...].
    Le rythme était infernal. De huit heures à midi, épreuves. De quatorze à dix-neuf heures, épreuves. De vingt-et-une heures à minuit, corrections, réunions diverses !
    Et commencèrent les ennuyeuses épreuves techniques ou pédagogiques. Premier Principe, Deuxième Principe, Troisième Principe, etc... etc... Des pratiquants sans garde, des Bokken tenus comme des godemichés.
    Des questions absurdes du style : « technique contre un adversaire muni d'un bâton, sur coup direct au ventre, détournement du bâton vers le sol et contrôle avec le pied », ou « les deux adversaires étant munis d'un sabre de bois, sur coup vertical descendant, entrée directe et saisie du sabre pour projection de l'adversaire par expansion de l'énergie potentielle intérieure » !
    Charabia ! Stupidités ! Défilé de techniques absurdes mal faites par de mauvais pratiquants mal fagotés.
    Enfin, deux candidats en Aïkibudo. Julien Frèrejean et Paul-Patrick Harmant, deux grands garçons athlétiques, superbes. Veste blanche bien repassée, hakama aux plis impeccables. Quelle allure !
    Les autres ont entendu parler de l’Aïkibudo et ne savent pas ce que c'est. On leur a dit que c'était un mauvais Aïkido très statique et très brutal. [...]
    Nous commençons par les Te Hodoki. « On l'avait bien dit, c'est statique et brutal ! ».
    Puis les éducatifs. Quelques Wa no Seishin superbement enlevés. Les deux gaillards ont une stabilité à toute épreuve, des postures impeccables et chutent comme des gazelles. Et quelle concentration ! Le regard, la garde, l'équilibre. Tout y est, du travail de DTIR.
    Et puis les épreuves techniques. Nettes, esthétiques, martiales. Les immobilisations de Paul-Patrick sont des chefs-d'œuvre  Les Tai Sabaki de Julien sont félins.
    Les autres ne rient plus. Mes voisins font la grimace. L'autre jury, derrière moi, a cessé de travailler et tout le monde est captivé par le spectacle. Alors, je demande des Sutemi. Julien s'apprête à dire : « Mais, ce n'est pas au programme... », Paul-Patrick, plus détendu, a compris. Il faut leur en mettre plein la vue. Et c'est l'apothéose.
    Les autres sont époustouflés ! C'est donc ça, l’Aïkibudo ! Quel niveau ! Et ce n'est pas fini. Il y a les épreuves d'armes. Quelques traditionnelles techniques contre Tanto. Un petit tour de Bo no Kata pour la décontraction.
    Et puis les épreuves de Bokken. Je demande le Ken no Kata pour l'échauffement. Scandolo me dit : « Ils ne savent pas tenir un Bokken, ces types-là ! ». Fort bien. J'interromps l'épreuve.

    • « Monsieur Harmant, s'il vous plaît.
    • Oui, monsieur ? (Paul-Patrick est très respectueux)
    • Monsieur Scandolo., ici présent, veut vous tester au Bokken, il estime que vous le tenez mal. Acceptez-vous l'épreuve ?
    • Certainement, monsieur. »

    Scandolo fulmina et se dégonfla. Je leur fis exécuter Gen Ryu no Kata pour la gloire. Qu'ils étaient beaux ! Il y eut des applaudissements.
    Le même gag faillit se répéter le surlendemain quand j'eus à interroger Daniel Dubreuil. Michel Hamont, qui était au jury derrière moi, glissa à Scandolo : « Ne recommence pas comme l'autre fois, tu as là le premier spécialiste de France en Kobudo ! ». Il exagérait un peu, bien que Daniel ait reçu le 3ème dan de Katori Shinto Ryu des mains de Sensei Sugino l'été précédent.
    Ce fut un autre style. Avec son partenaire Thierry Caralp, ce fut un festival de vitesse, de souplesse, de techniques enlevées, récupérées, un festival aérien. Et les quatre Kata de Ken Jutsu furent démontrés devant les autres médusés. L’Aïkibudo avait définitivement fait sensation.
    Il y eut un incident. Un ancien élève d'Alain Floquet, que j'avais autrefois jugé pour le 1er dan, et qui avait quitté le CERA pour le groupe Tissier, devait passer devant mon jury. Je refusai de noter un renégat. Ça jeta un froid, mais je tenais à affirmer mon personnage strict.
    Combien de fois ai-je eu à relever des notes, à rassurer des gens tremblants que les deux autres enfonçaient. Je dis à Jo : « Tu te vantes d'être un bon pédagogue. Si c'est vrai, tu dois être capable d'amener les gens que tu examines à montrer le meilleur d'eux-mêmes et non pas les écraser de ton mépris ! ». Il eut du mal à comprendre. Il fut effaré quand je demandai quelques conseils à un groupe de superbes profs de gym qui manifestaient une telle joie de vivre que c'en était un bonheur de les regarder faire. Mais les deux autres cherchaient avant tout à « saquer ceux de la FFLAB »... Je les félicitai pour le grand amour qui régnait dans le monde de l’Aïkido. J'avais vu un 5ème dan de chez Nocquet recevoir une note éliminatoire aux épreuves techniques, alors qu'il était jugé par un 2ème dan de l'UNA. Je croyais rêver !
    [...]
    Et après les repas du soir, nous corrigions. Et nous corrigions encore. Pas question de savoir si les candidats étaient Aïkido ou Aïkibudo, mais certains correcteurs de l'UNA cherchaient la fraude. Où était la fraude des candidats de l’Aïkibudo ?
    Et puis, l'un d'eux se leva. « Ça fait trois jours que nous sommes là et nous ne nous connaissons pas. Si nous nous présentions ? ». Il se dirige vers moi, me tend la main :

    • « Bernard P..., 3ème dan d’Aïkido, quatre ans au Japon.
    • Enchanté, André Tellier, 4ème dan d’Aïkibudo, trois jours à Blois... ».

    Il parut déconcerté et retourna s'asseoir. Je ne cherchais vraiment pas à sympathiser. Au fond de la salle, le seul représentant de la FFLAB, une grosse brute au cœur tendre, pouffait de rire !
    L'examen avait été organisé en deux sessions de trois jours chacune. Première période, celle des « provinciaux ». Deuxième période, débarquement des Parisiens. Vous connaissez Astérix Aux Jeux Olympiques ? Vous vous rappelez la scène où les Gaulois arrivent dans une auberge de la banlieue romaine, en braillant comme des ânes : « On est les meilleurs ! On est les plus forts ! » ?
    Pas de meilleure description du déboulé des Parigots ! Je les réunis dans un salon de l'hôtel pour leur expliquer ce que j'attendais d'eux. « Ne cherchez pas à être les meilleurs. Efforcez-vous simplement d'être bons ! »... Je ne me fis pas que des amis à la suite de cette remarque. Il y aura toujours un nuage d'incompréhension entre Paris et la province, et la Haute-Normandie en particulier ! *
    Ce furent les délibérations.
    Vingt-deux reçus sur vingt-cinq à l’Aïkibudo. Les quinze meilleures notes de l'examen : seize de moyenne générale pour Lionel Lefranc, un groupe important autour de quinze... Moins de la moitié de reçus en Aïkido, dont un nombre respectable racheté en-dessous de la moyenne. Le Directeur Régional de la Jeunesse et des Sports s’était ému de la médiocrité générale des candidats de l’Aïkido et avait demandé à mieux connaître cette discipline, l’Aïkibudo, dont les candidats étaient si brillants.
    Et puis, au moment de partir, les profs de gym que j'avais eu à noter vinrent me trouver.

    • « Nous tenons à vous remercier pour votre attitude pendant l'examen. Accepteriez-vous de nous dire votre nom ?
    • Bien sûr, je m'appelle André Tellier.
    • Oh ! Bien sûr, monsieur Tellier, de l’Aïkibudo, nous aurions dû nous en douter ! ».

     Je restai décontenancé. Comment me connaissaient-ils ? Au cours d'une pause, Michel Hamont m'avait dit :

    • « Tiens, tu écris dans les revues Goshindo, maintenant ?
    • Qu'est-ce que tu racontes ? Qu'est-ce que ce machin-là, je n'en ai jamais entendu parler !
    • Tiens, regarde à la page 42... ».

    Et il me passe un petit bulletin intitulé Machin Magazine, ou quelque chose d'approchant, directeur de la publication R. M.... J'avais déjà entendu parler de ce personnage. Il aurait eu des ennuis du temps où il pratiquait l’Hakko Ryu Jujutsu dont il s'était éloigné. Et page 42, je vois un article : le Kata, son contenu, par André Tellier, 4ème dan d’Aïkido... L'enfoiré ! Comment se l'était-il procuré ? Ça n'allait pas se passer comme ça.
    De retour en Normandie, je lui adressai une lettre recommandée avec accusé de réception, lui demandant de quel droit il publiait mes écrits sans mon autorisation. Il me répondit, par une lettre anonyme, puisque son nom ne figure nulle part, qu'il s'estimait choqué de mon indignation, m'apprenait que c'était Michel Hamont qui lui adressait nos revues et que, par conséquent, il s'était cru autorisé à en utiliser les textes, et m'annonçait qu'en représailles, il ne serait plus question d’Aïkido dans ses publications.
    Je lui préparai une réponse cinglante, mais préférai le traiter par le mépris.
    La veille de mon départ pour Blois avait eu lieu une réunion du Conseil Municipal de Saint-Léger-du-Bourg-Denis à laquelle j'assistai avec Jean-Sébastien Cerdan, le trésorier du club, et Jocelyne Jaillot, la présidente, car c'était le vote des subventions aux associations locales. Nous avions toujours refusé les subventions, préférant demander des aménagements de la salle, profitables pour tous. Nous avions ainsi obtenu la réparation du chauffage, la pose de protections murales, et nous réclamions la rénovation de l'éclairage. Il ne faut pas oublier que les scolaires utilisent cette salle toute la semaine et que toute amélioration est bénéfice pour l'école.
    Je partis de bonne heure, car je devais me lever tôt le lendemain. Or, mon départ aidant, les langues se délièrent et les tenants du foot commencèrent à casser du sucre sur le dos de l’Aïkibudo qui truste la salle à son bénéfice, d'ailleurs c'est connu, c'est Tellier qui a imposé au maire la transformation de la salle de sports en salle d'Arts Martiaux...
    Et le maire d'affirmer que l’Aïkibudo est une pratique élitiste, ce qui signifie, en sous-entendu, réservés aux gens solvables. Jean-Sébastien bondit comme un tigre, apostrophe le maire, les conseillers municipaux, cloue son bec à un adjoint, fait un véritable scandale sur la place...
    J'appris les faits à mon retour. Je ne pouvais qu'approuver Jean-Sébastien, mais je devais présenter les excuses de l’École au maire. Je lui adressai une lettre où je lui exposai les notions d’École Traditionnelle et de disciple. J'y pris toute la responsabilité des événements et lui demandai de ne pas m'en tenir rigueur. Je lui fis valoir le renom international que notre modeste groupement avait valu à Saint-Léger-du-Bourg-Denis qui est connu en Belgique, en Allemagne, en Hollande, au Canada, au Japon...

    André Tellier
    C.N. 4ème dan
    Délégué Technique Inter Région Aïkibudo F.F.A.A.A.

    Monsieur le Maire,

    De retour de Blois où j'étais pendant une semaine membre du jury pour le Brevet d’État d’Éducateur Sportif, option Aïkido et Aïkibudo, la rumeur publique m'apprend qu'un incident verbal vous a opposé à un de mes élèves « préférés », responsable de Bourdeny Aïki Kobudo.
    Il ne m'appartient pas de juger mon élève, pas plus que de l'approuver ni de le désapprouver. Défendant la cause de l’École (le Ryu), et par-delà, la cause de son maître, donc de mon maître, il a agi dans l'esprit du Budo traditionnel, ce que je ne saurais lui reprocher, puisque c'est conforme à la Tradition.
    Toutefois, je me sens parfaitement responsable de cet incident. Mon âge, mon expérience, mon tempérament me portent de plus en plus à une attitude sereine face aux aléas de l'existence. Et comme vous n'êtes pas concerné par le Code du Samurai, je me contenterai de vous présenter mes excuses.
    En effet, je me reproche d'avoir quitté trop tôt cette séance. Je pense que ma présence aurait continué à assurer une certaine modération dans les propos et une approche de cette sérénité à laquelle je tiens tant. Si je n'avais pas commis cette négligence, il n'y aurait pas eu d'incident, ni par ailleurs d'émission de contrevérités.
    Saint-Léger-du-Bourg-Denis est encore un village et on y parle beaucoup. Vous n'êtes peut-être pas sans savoir qu'il se dit que je vous ai imposé la transformation de la salle des sports en salle d'Arts Martiaux. Que de Pouvoirs ai-je donc possédés, modeste roue de secours durant six ans, qui sut imposer sa volonté à la direction ! Vous savez bien, monsieur le maire, que ces transformations ont rendu la salle des sports aux scolaires qui l'occupent au maximum et avec plaisir ! Que tout un chacun peut pratiquer l'E.P.S. durant les créneaux horaires qui lui sont alloués.
    La philosophie de Bourdeny Aïki Kobudo a toujours été de refuser toute subvention financière tant nous sommes conscients de l'aide énorme que vous nous apportez en nous prêtant une des salles les plus agréables de l'agglomération. Nous n'avons donc sollicité que des aménagements profitables à tous les utilisateurs. Ainsi l'an dernier le club avait-il demandé une amélioration de l'éclairage.
    La seule ambition de mes élèves est de pratiquer, de faire connaître au mieux l’Aïkibudo et de participer au renom du club qui les accueille, pour la modeste gloire de la municipalité qui nous le permet. À ce sujet, je tiens à vous révéler une anecdote qui s'est passée pendant mon séjour à Blois. L’Aïkibudo est encore pratiqué de façon confidentielle, nous ne sommes guère que deux mille, opposés aux vingt-cinq mille pratiquants de l’Aïkido « officiel ». Mes compétences m'autorisent à être examinateur pour les deux disciplines. Et en tant qu'examinateur, j'estime que mon rôle est de mettre les candidats en état de confiance suffisante pour montrer le meilleur d'eux-mêmes. C'est ainsi qu'à l'issue de l'examen, un groupe de candidats a tenu à me remercier pour mon attitude, peut-être rare, semble-t-il, et leur porte-parole a souhaité savoir à qui ils avaient eu affaire. Je me suis donc présenté et c'est sans vanité que je vous traduis sa réponse, car j'ai été fier, et pour moi, et pour l’Aïkibudo, et pour vous, monsieur le maire, car il m'a dit : « Bien sûr, monsieur Tellier, de l’Aïkibudo, de Saint-Léger-du-Bourg-Denis, nous aurions dû nous en douter ! ».
    Le renom du club dont je porte la responsabilité a traversé la France. Et croyez, monsieur le Maire, que j'en suis plus fier pour vous, comme pour moi, que d'un titre sportif, même national.
    Quoi qu'il ait été dit, l’Aïkibudo n'est pas un sport élitiste : mon disciple m'a demandé l'autorisation d'ouvrir le cours d'Aïkibudo aux enfants contre le simple règlement de la licence annuelle, soit cinquante francs. Mais c'est un Art Martial et comme pour tout Art, il y a sélection naturelle. C'est ainsi.

    Encore une fois, monsieur le Maire, je vous prie d'accepter mes excuses pour cet incident dont je tiens à porter l'entière responsabilité et je vous présente mes plus respectueuses salutations.

                          André Tellier

     J'attends encore la réponse.
     

    *N.B. Cela se passait en 1983, il y a presque 40 ans... Heureusement, les choses ont bien changé depuis ces temps anciens !

    À suivre

    80 balais... âge canonique

    Histoire d'un Hakama qui fut blanc 

    7e dan FIAB 2011
    2e dan FKSR 1986

    A.照り絵 / 七段 教士 

    80 balais... âge canonique

     

     

     

    Oublie tes peines et pense à aimer
    あなたの悩みを忘れて、愛について考える
    Anata no nayami o wasurete, ai ni tsuite kangaeru

    80 balais... âge canonique

    mort-de-rire

     

     

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