• Quelques notes (30)

     


    Le 16 décembre, j'organisai, avec l'autorisation d'Alain Floquet, un examen pour le grade de 2ème dan. L'examen officiel aurait dû se dérouler un samedi matin à Paris. C'est un handicap pour les enseignants qui travaillent le samedi matin. Je devins donc responsable des passages de 2ème dan dans ma Ligue.
    J'avais l'intention de présenter six candidats. Les deux Caudebécais, Raymond Celotti et Christian Claveau. Ces deux garçons portaient à bout de bras l'enseignement de l’Aïkibudo dans la région de Caudebec-en-Caux. Une promotion confirmerait leur autorité. Patrick Pollet se démenait depuis plusieurs années avec l'administration. Il se destinait aussi à enseigner et avait déjà passé le tronc commun. Éric Cazaillon, Jean-Sébastien Cerdan, Jocelyne Jaillot avaient largement atteint le niveau, étaient de tous les stages, de toutes les démonstrations et prenaient de plus en plus de responsabilités dans l'animation technique de la région.
    Et puis, je sentais que c'était un des derniers grands gestes que j'avais à faire pour l’Aïkibudo haut-normand. C'est à cette époque que j'ai éprouvé le besoin de tout mettre en ordre pour je ne sais quelle échéance.
    Celotti, Claveau et Pollet ne se sentaient pas prêts. Ils vinrent me le dire. Ils hésitaient à répondre positivement à ma convocation. Je me rappelai la réaction de mon maître lors d'une conversation analogue. « Ce n'est pas à vous de juger si vous êtes ou non du niveau de l'examen. Ce n'est pas à vous de décider si vous vous présentez ou non. Je vous ai convoqués. Si vous n'avez pas confiance en moi, je sais ce qu'il me restera à faire... ».
    Ils s'excusèrent et personne ne manqua le dimanche matin à huit heures trente, au Dojo de Saint-Léger-du-Bourg-Denis.
    L'examen fut bon. J'avais l'intention de donner le 2ème dan, ils le gagnèrent tous, et le petit Cazaillon, si timide et réservé, nous fit une prestation si remarquable que nous nous sentîmes obligés de le noter sur le rapport d'examen.
    La réaction de la 2F3A fut brutale. Éric Cazaillon n'avait pas ses deux années pleines entre le 1er et le 2ème dan, il n'aurait dû se présenter que le 26 mars ! L’Aïkibudo en prenait trop à son aise. Dans une fédération, on doit se plier à la même réglementation !
    Règlements absurdes. Je répliquai violemment, d'autant que la présidente de la région avait envoyé dans tous les clubs une note comme quoi Éric Cazaillon s'était présenté de façon illégale, au mépris de toutes les règles...
    J'adressai une lettre au président de la 2F3A, mon vieil ami Claude, lui disant que j'en avais marre de toutes ces conneries et que j'avais bien l'intention de tout laisser tomber. Il me répondit longuement pour me prier de ne prendre aucune décision irrévocable. Entre vieux compagnons de route, on doit se comprendre, n'est-ce pas ? Ce qui était dommage, c'est que, pour ne pas faire de parti-pris en faveur de l’Aïkibudo dont il était issu, Claude prenait systématiquement position contre nous chaque fois qu'il y avait un conflit avec la Ligue ou la 2F3A, et Dieu sait s'il y en eut !
    Le Comité National des Grades, dans sa grande mansuétude, valida le grade d’Éric au mois d'avril. Mais il ne fallait pas recommencer ! Je ne pus m'empêcher de répondre, à titre de remerciement, que s'il y avait eu faute administrative de ma part en acceptant la candidature d'un élève avant les deux années pleines réglementaires, il y avait eu une « super » faute de la part du CNG qui n'avait pas vérifié les autres passeports. Si j'avais présenté ces six élèves au 2ème dan, c'est qu'ils avaient passé ensemble le 1er dan, à la même date, et avaient suivi la même progression. La responsable administrative de la 2F3A jugea inutile de me répondre.
    Le 1er mars 1985 sortit enfin le manuel : « De l’Aïkido moderne à l’Aïkibudo ». Remarquable petit ouvrage, très pratique, très pédagogique, que j'aime beaucoup pour l'avoir tant attendu.
    Avril 1985 : Patrick Pollet obtient à Blois le Brevet d’État d’Éducateur Sportif option Aïkibudo. Cela lui permet de découvrir l'esprit de clan de certains Parisiens qui se regroupent dans la même chambre et refusent tout contact avec de médiocres provinciaux...*
    23 juin 1985 : Nocquet abandonne la 2F3A et rejoint Tamura à la FFLAB. Il paraît qu'ils se sont toujours aimés et Tamura estime que c'est un grand maître. Nocquet rappelle qu'il est signataire de la Méthode Nationale. Ces deux-là ont régressé de 15 ans !
    Cette année-là, je ne fis qu'une brève apparition au Temple-sur-Lot. Je sentis qu'Alain Floquet était peiné. Mais j'avais fait un effort pour passer par là. Je continuais ma quête.
    2 septembre 1985. Alain Floquet me décerne le grade de 5ème dan. Quelque chose doit s'être arrêté. J'ai atteint la plus haute dignité à laquelle je puisse accéder dans le monde de l’Aïkibudo, et je me cherche encore.
    À cette rentrée 1985, je cédai les cours de Bois-Guillaume à Éric Cazaillon. J'avais besoin de faire autre chose, de m'ouvrir au monde qui m'entoure, de sortir de mon univers étroit limité aux Arts Martiaux.
    Patrick Pollet craignit que je n'arrête tout, vint me demander de réfléchir. « Sans toi, la Normandie n'existerait plus ! ». Je pense que les cimetières sont pleins de gens irremplaçables, et la terre tourne toujours. Et l'humanité progresse toujours. Mais l’Aïkibudo, en Haute-Normandie, sort à peine de l'enfance, semble-t-il, et il ne faut pas encore que le père abandonne sa progéniture.
    Les deux soirées qui m'étaient rendues me permirent de faire la connaissance de mes enfants. J'avais une fille de dix-sept ans et demi, un garçon de seize ans à découvrir. J'aurais désormais le plaisir de manger avec eux le soir !
    Avril 1986. Éric Cazaillon obtient le BEES. Il y a plus de dix ans que je le considère un peu comme mon fils. J'en ai été responsable et son avenir est assuré. La voie est tracée.
    L’Aïkibudo est enfin majeur en Haute-Normandie. Le geste ultime aura été l'examen de 2ème dan organisé pour Michel Houdou, l'animateur de Bernay. J'ai fait tout ce que j'avais à faire. À chacun, à présent, de prendre ses responsabilités.
    Depuis l'ouverture de mon premier club, j'ai vu passer plus de mille deux cent cinquante personnes venues s'essayer sur la Voie difficile des Arts Martiaux. J'ai formé plus de soixante ceintures noires, dont un 4ème dan, cinq 3ème dan et une vingtaine de 2ème dan. **
    Beaucoup m'ont accompagné un bon bout de chemin, tant que je leur apportais quelque chose. Et puis ils sont partis, fonder une famille, bâtir une maison, bâtir une carrière, élever des enfants.
    Et moi, me voilà au bout de mon chemin. Je n'ai pas bâti de carrière. J'ai négligé ma famille. Je ne possède rien.

     

    Quelques notes (30)

      *   Comme je l'ai déjà écrit, depuis ce temps-là, les relations inter-régions se sont civilisées !
      ** C’était en 1985… Depuis, j’ai formé ou contribué à former encore quelques dizaines de Yudansha, du 2ème  au 6ème  dan.
      .

     

     

    Histoire d'un Hakama qui fut blanc 

    7e dan FIAB 2011
    2e dan FKSR 1986

    A.照り絵 / 七段 教士 

    80 balais... âge canonique

     

     

     

    Oublie tes peines et pense à aimer
    あなたの悩みを忘れて、愛について考える
    Anata no nayami o wasurete, ai ni tsuite kangaeru

    80 balais... âge canonique


     

     

     

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