• Un petit pan de notre histoire

     

    Il y a à peu près 37 ans, jour pour jour, j’ai reçu une courte lettre (nous n’avions pas encore le téléphone, il fallait patienter au moins 4 ans pour espérer obtenir une ligne…) d’Alain Floquet me disant : « Procure-toi le Journal Officiel n° 13 du 16 janvier 1975 et regarde page 685… », ce que je fis et je lus : 19 décembre 1974. Déclaration à la préfecture de police. Cercle d'étude et de recherche sur l'aïkido. Objet : étude et recherche des différentes techniques et leur pratique au travers des différentes écoles pratiquant l'aïkido. Siège social : 103, avenue Parmentier, 75011 Paris.

    J’ai gardé précieusement ce J.O. jusqu’au 8 mai 2009 où, à l’occasion du Jubilé, je l’ai remis à notre Sensei.

    Demain, jeudi 24 janvier, va se tenir l’Assemblée Générale du Cera. Je ne pourrai pas y participer et je le regrette. Aussi, faute d’être présent, je voudrais apporter ma modeste contribution en apportant une petite touche supplémentaire à la connaissance de notre histoire. J’ai déjà raconté Une histoire du Cera pour faire savoir définitivement que le CERA n’avait pas été créé en 1973 comme on peut le lire un peu partout sur le Net où tout un chacun s’en va copier/coller des informations piochées ici ou là sans jamais les vérifier.

    Avant de me décider à vous raconter Une histoire de l’Aïkibudo, je laisse la parole à Mochizuki Minoru Sensei qui, en 1983, raconte lui-même dans une interview de Stanley Pranin d’où vient son Art et quels ont été ses liens avec Ueshiba Morihei Sensei.

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    J’ai commencé la pratique du Judo un an avant d’entrer à l’école primaire. Malheureusement, deux ans plus tard nous avons déménagé et j’ai dû interrompre mon entraînement.

    De l’autre côté de la rue de notre nouveau domicile, se trouvait un Dojo de Kendo et j’ai commencé à pratiquer cet art. Pendant mes études secondaires, j’ai repris mon entraînement de Judo et je n’ai plus jamais arrêté. Comme je voulais me perfectionner dans cette discipline, je me suis inscrit au Kodokan.

    J’étais devenu, l’année précédente, l’élève d’un des professeurs de cette organisation, Sanpo Toku. À cette époque, on disait : « Pour la technique c’est Mifune Senseï mais le démon du Kodokan, c’est Sanpo Toku . » C’était un professeur très puissant et plutôt effrayant. Son Dojo se trouvait à Komatsugawa.

    À cette époque, je vivais avec ma sœur et notre maison était toute proche. Je m’entraînai pendant environ six mois avant qu’un nouveau déménagement me permette d’entrer au Kodokan et de devenir Judoka. Je m’étais inscrit au Dojo de Sanpo Sensei en 1924.

    sanpo-toku.jpgle « démon du Kodokan », Sanpo Toku

    Pendant que je m’y entraînais avec le « démon » Sanpo Toku, j’étudiais aussi une forme ancienne du Jujutsu appelé Gyokushin Ryu. Ce système utilisait de nombreuses techniques de sacrifice et quelques autres qui ressemblaient à celles de l’Aïkido.

    À cette époque, le professeur de cette école, Sanjuro Oshima, vivait près du domicile de ma soeur. Il était tout à fait désolé de voir que les styles classiques de Jujutsu disparaissaient et déterminé à éviter la mort de l’art qu’il enseignait. C’est pourquoi il insista pour que je l’étudie avec lui. Je me rendais chez lui, on me servait un délicieux repas, je n’avais pas à payer les cours et l’on me servait ensuite un copieux dîner. C’est ainsi que j’ai étudié le Jujutsu.

    Au bout de six mois, il me donna un diplôme appelé le Shoden Kirigami Mokuroku, à peu près équivalent à une ceinture noire premier dan de judo. Ce fut la fin de mes relations avec ce professeur, mais je me souviens encore de ses mots :

    « Le nom de notre tradition est Gyokushin Ryu. Ce nom s’écrit avec des caractères (玉心流)qui signifient esprit sphérique. Une balle roule librement. C’est exactement le principe que notre école cherche à faire assimiler par ses membres. Si vous le maîtrisez, rien ne pourra vous renverser. »

    A cette époque, je n’étais qu’un enfant et je ne pouvais pas bien comprendre ce qu’il voulait dire. J’imaginais simplement un cœur ou un esprit qui pouvait rouler ici et là. Il faut cinquante ans de pratique pour arriver à comprendre. Cela fait des années que je n’y avais pas pensé.

    randori au kodokan en 1913Randori au Kodokan en 1913

     Parmi les élèves de Jigoro Kano se trouvait un excellent homme du nom d’Okabe, qui était très intelligent et très fort en Judo. Cependant, M. Okabe affirmait que le Judo était un sport. Il disait : « Le Judo est un sport ou ce n’est rien du tout ! »

    Kano Sensei aimait beaucoup cet élève mais il ne voulait surtout pas que sa création devienne une simple activité sportive. Tout cela le faisait réfléchir. Si quelqu’un pratique exclusivement le Judo, il se peut que son art devienne purement un sport. Pour cette raison, il introduisit au Kodokan un entraînement dans les arts martiaux classiques et fit construire à cet effet un dojo spécial.

    Il voulait donner à tous une idée de ce qu’étaient les anciens Budo et ceux qui étaient intéressés pouvaient s’entraîner librement. Il pensait que s’il pouvait nous amener à comprendre le véritable esprit des arts martiaux traditionnels, nous pourrions le développer en nous par la pratique. C’est la raison pour laquelle il en vint à créer le Kobudo Kenkyukai (Association de recherche dans les Arts Martiaux Classiques).

    A peu près à la même époque, je pratiquais le Katori Shinto  Ryu (dans la cadre du Kobudo Kenkyukai). Cet art comprenait des techniques de sabre, de Bo, de Naginata , de Yari, de sabre court, de Jujutsu et des exercices avec les deux sabres.

    Je pratiquais toujours le Kendo et je m’entraînais dans différents dojos de cinq à six heures par jour. Avant le petit déjeuner, j’étudiais le Shindo Muso Ryu Jo Jutsu. Je progressais très rapidement.

    À peu près à cette époque, Kano Sensei fut invité par l’amiral Isamu Takeshita à une démonstration, donnée par Ueshiba Sensei. Il fut très impressionné et demanda à Maître Ueshiba de bien vouloir accepter d’entraîner quelques-uns des élèves qu’il souhaitait lui envoyer. C’est ainsi que je fus désigné.

    Mochizuki-Ueshiba.jpg Mochizuki Sensei au côté de Ueshiba Sensei

    J’ai tout d’abord pensé qu’il s’agissait d’une activité de plus à mon emploi du temps, déjà très chargé. Kano Sensei nous avait dit : « L’autre jour, j’ai eu la chance de me rendre compte par moi-même du niveau technique d’un professeur de Jujutsu du nom de Ueshiba. Son exécution des mouvements est merveilleuse. J’ai eu l’impression de découvrir les véritables principes du Judo. J’aimerais bien que Ueshiba Sensei vienne enseigner ici au Kodokan, mais c’est un Maître célèbre à part entière et c’est impossible. C’est pourquoi je me suis arrangé pour envoyer quelques-uns de nos élèves étudier avec lui. »

    Je compris à son regard appuyé, qu’il aurait voulu que j’y aille. Finalement, un autre garçon nommé Takeda et moi-même fûmes désignés.

    C’était en 1930, Maître Ueshiba n’avait pas encore de dojo à lui et il enseignait dans le salon d’une maison privée du quartier de Mejiro à Tokyo. Cependant, peu de temps après notre arrivée, nous nous sommes installés dans le dojo d’Ushigome qui venait d’être terminé. A cette époque, deux autres Uchideshi, Hajime ( Ikkusai Iwata ) de la préfecture d’Aichi, un garçon qui était initialement lutteur de Sumo, et le jeune Tsutomu Yukawa, s’y trouvaient.

    Nous étions à peu près cinq ou six. Ueshiba Sensei me dit, alors que j’étais vraiment le nouveau venu : « Ces pensionnaires sont encore très jeunes et j’aimerais beaucoup que tu sois leur superviseur. » J’avais environ vingt-quatre ans à cette époque.

    Mochizuki Shiho NageMinoru Mochizuki

    Après cette demande, au cours d’une entrevue avec Maître Kano, je lui dis : « Ueshiba Sensei semble avoir une haute opinion de moi et je deviendrai Menkyo Kaiden en rien de temps. Que pensez-vous de sa proposition de demeurer chez lui pour m’occuper d’un groupe d’élèves ? »

    Kano Sensei répondit : « On dit que les autorisations d’enseigner ne sont jamais données aux externes et, dans cette mesure, il n’y a pas d’autre solution. N’oublie pas de me faire ton rapport mensuel. »

    J’avais donc la permission de devenir Uchi Deshi. La seule condition qui m’était imposée était de continuer à participer au groupe de recherche sur les arts martiaux traditionnels. Je devins ainsi l’un des assistants de Ueshiba Sensei. Et vous savez, il ne me disait jamais, directement : « Fais ceci ou fais ça ». Quand il montrait une nouvelle technique, Sensei corrigeait individuellement les autres élèves mais jamais moi.

    J’observais le mouvement effectué par le professeur, et je le reproduisais exactement. Il avait coutume de dire que j’étais celui dont il n’avait vraiment pas à se préoccuper. Il me suffisait d’observer pour comprendre. J’avais déjà pratiqué pas mal d’arts martiaux et je pouvais assimiler aisément les techniques nouvelles.

    Un jour, l’amiral Takeshita m’appela. Il désirait m’informer que Ueshiba Senseï envisageait de faire de moi son gendre et de m’adopter, en me donnant sa fille en mariage et la permission de porter son nom. Que faire ?

    Le Katori Shinto  Ryu m’avait déjà fait la même proposition et le président d’une firme de produits pharmaceutiques, proche du domicile de ma sœur, s’était déplacé jusqu’à ma ville natale de Shizuoka pour demander la même chose à ma famille. Et c’est à peine si, en dehors de mes soeurs, je leur adressais la parole. Je n’avais certainement jamais pensé à me marier et je refusais finalement les trois propositions.

     

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    « Bilan du cours du 16 janvier 2013Le chemin de l’authenticité »