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     À la fin du mois d'août 1968, il y a donc 50 ans, ou un demi-siècle si vous le préférez, j’envisageais ma rentrée sur le Tatami de l’EJJL, à Rouen, que j’avais déserté la saison précédente. L’année qui venait de s’écouler avait été difficile.
    Je n’avais pas pu payer ma cotisation en septembre 1967, ma femme n’avait pas de travail et
    , pour paraphraser Pierre Perret,  le traitement d’un jeune instituteur était aussi mince que la retraite des vieux.
    Difficile moralement, cette année passée loin du Tatami, avec un grand vide que je comblais autant que possible en visualisant, en répétant mes modestes connaissances,
    en imaginant toutes sortes d'enchaînements...
    À l’aube de 1968, le 6 janvier, nous avions eu l’immense joie d’accueillir notre petite fille dans ce monde en mutation. Le mois de mai, magnifiquement ensoleillé, loin de la violence des villes, se passa le plus souvent à l’ombre d'un superbe prunier qui trônait au milieu de la cour.


    Plus de carburant, plus d’argent liquide, approvisionnement précaire. Notre petit monde scolaire s'était organisé dans la solidarité et si les classes étaient fermées, nous avions quand même réussi à assurer la cantine gratuite.
    J’avais dû renoncer à notre traditionnel stage d’été à Royan. Ces stages duraient 4 semaines, entre le 15 juillet et le 15 août, 4 heures d’Aïkido Yoseikan et 4 heures de Judo par jour, 6 jours par semaine, de quoi mémoriser de solides connaissances pour la saison suivante.
    Mon absence au stage de 1968 était regrettable car Hiroo Mochizuki devait y enseigner les nouvelles notions de distance, Chika Ma, Ma et To Ma. L’Aïkido Yoseikan originel se pratiquait essentiellement sur des saisies et des « avant-saisies » ainsi que sur des esquives contre diverses formes d’atémis. La pratique était rustique. Toute entrée était systématiquement ponctuée d'un atémi. La notion de distance allait apporter un peu de finesse dans ce monde de brutes mais j’avais raté le premier train !
    Le stage de 1967 m’avait valu une mauvaise surprise : j’attendais Hiroo Mochizuki et j’avais vu arriver le groupe Ueshiba. La seconde période avait été décevante, les cours ne duraient qu’une heure et demie et le vieux Maître, qui parlait en « petit nègre » pendant une demi-heure, nous accordait ensuite une heure de pratique plutôt brutale, mais la première, dirigée par 2 jeunes Yudansha, 2 frères, avait été intéressante même si dans l’ensemble les techniques présentées ne parvenaient pas à me convaincre.
    L’aîné était féru d’une technique qu’il nommait le drapeau chinois. C’était en fait une sorte de Wa no Seishin porté sur une double saisie de la manche au niveau de l’avant-bras. Ce mouvement avait modifié ma vision de notre Art et, durant mon « jeûne » de la saison suivante, j’avais imaginé l’adaptation de
    ce grand mouvement à mon modeste savoir.

    Il y a 50 ans, la rentrée 1968

    Après mai 1968, mes revenus mensuels avaient généreusement augmenté... Ben oui, nous avions dans ce domaine un certain retard ! L’élévation de notre niveau de vie me permit de reprendre les cours à l’EJJL où, à ma grande surprise, mon retour était souhaité. Le professeur entreprit de me présenter à la ceinture noire de Judo et à celle d’Aïkido Yoseikan. Rien de moins !
    Je souffrais encore des séquelles d’un très sévère accident, un arbre ayant eu l'étrange idée de se placer sur ma route le soir du 10 décembre 1966.  Mes vertèbres cervicales avaient été violemment traumatisées et plusieurs dorsales avaient souffert. Je ne récupèrerais jamais vraiment mes capacités mais je ne connaissais pas encore le doute salutaire qui m'aurait conseillé de me ménager.
    J’avais très tôt découvert Soto Maki Komi que je portais à tout bout de champ en Randori.  Lors d’une compétition, je le plaçai 3 fois de suite en moins de 10 secondes sur chaque adversaire. Ça commença à m’ennuyer et je laissai les 2 adversaires suivants entrer leur Tsuri Komi Goshi que je contrai sans peine avec Ushiro Goshi.
    Je ne me voyais aucun avenir dans la compétition et je renonçai au Judo pour me consacrer à 100% à l’Aïkido Yoseikan, la discipline dont j'avais rêvé depuis que j'avais décidé de pratiquer un Art Martial, où mon imagination se libérait et à laquelle je sentais que j'allais consacrer ma vie.
    Oui, mais... Je ne savais pas que j’allais d'abord au-devant de désillusions. Si je brillais en Randori où mes techniques, passées au filtre du drapeau chinois épicé de ce soupçon de violence qui caractérisait notre pratique, montraient leur efficacité et faisaient frémir mes partenaires, mes connaissances théoriques étaient quasiment au niveau zéro !
    Toutefois, un vieux monsieur, au moins quadragénaire, qui rentrait de ce stage de Royan où Hiroo Mochizuki avait exposé les notions de distance, voulut nous en faire bénéficier. Il fut très vexé car nous n’avions cure de ses conseils qui m’auraient pourtant été bien utiles lors du Shodan du 23 mars 1969 mais ceci est une autre histoire que je vous conterai le moment venu.

    Il y a 50 ans, la rentrée 1968
    Puisqu'on parle de rentrée... J'ai fait ma première rentrée professionnelle le 16 septembre 1960*. J'étais un gamin de 19 ans. Je n'avais pas de moyen de transport. J'avais hérité d'une classe de 52 élèves (!) dans un village dépourvu de l'eau courante et où l'autocar passait le matin à 7 h en direction de Rouen et repassait le soir à 19 h.  On m'avait trouvé une chambre sans chauffage dans une vieille maison avec les « toilettes au fond du jardin »... Mineur, je n'avais pas droit au compte chèque et je devais me rendre en autocar à la perception  de la ville voisine pour percevoir le maigre traitement que m'octroyait généreusement l'Éducation Nationale et qui me permettait de m'assurer des repas corrects le soir pendant 3 semaines ! Le midi, je surveillais les enfants à la cantine et je bénéficiais du repas gratuit. Vraiment, n'était-ce pas le bon temps ?
    En fait, dès le mois de janvier, j'avais été titularisé, mes revenus avaient quasiment doublé et je profitai de ce pactole pour m'offrir le cours Dynam Jujutsu par correspondance. Par correspondance, lirez-vous en ricanant ? Détrompez-vous, c'était basé sur toute une série d'exercices quotidiens, sur la visualisation, et ça me servit efficacement au cours de manœuvres militaires dans la plaine de Reims puis quand je fus envoyé
    chez les Zouaves protéger les intérêts financiers des colons en Algérie.
    Début 1963, alors que je me prélassais dans une caserne à Verdun, je reçus un courrier du fisc me réclamant 250 F d'arriérés d'impôts sur mes revenus de 1960/1961. Je crus très drôle de proposer qu'on me fasse une saisie sur salaire. Humour quand tu nous tiens ! Je suis rentré à la vie civile, je retrouvai un nouveau poste le 3 mai et le fisc revint à la charge me réclamer son dû mais finit par m'accorder une remise gracieuse. Je fus promu au 3e échelon, ce qui me permit à la rentrée de septembre 1964 de m'inscrire à l'EJJL et de commencer enfin à pratiquer les Arts Martiaux sur un Tatami. Mais ceci est une autre histoire...
     

    Il y a 50 ans, la rentrée 1968

    * Il était prévu « des autorisations d’absences accordées par l’Inspecteur d’académie, sur les demande des personnes responsables, aux enfants ayant au moins douze ans qui sont occupés aux travaux agricoles » (article 5, loi du 28 mars 1882), dans les départements viticoles compte tenu des travaux de vendanges (Circulaire du 19 septembre 1960). Puisqu'on vous dit que c'était le bon temps...

     

    Histoire d'un Hakama qui fut blanc 

    7e dan FIAB 2011
    2e dan FKSR 1986

    A.照り絵 / 七段 教士 

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    Oublie tes peines et pense à aimer

    あなたの悩みを忘れて、愛について考える 

    Anata no nayami o wasurete, ai ni tsuite kangaeru

    mort-de-rire