• Quelques notes (29)

     


                           SAISONS 1984 / 1985 : L'ABOUTISSEMENT

    Quelques notes (29)

    Riche d'un tout nouveau Kobudo de Katori Shinto Ryu, au style si différent de celui que nous avions pratiqué jusque-là, bannissant la recherche du contact pour celle de la distance idéale, du geste précis, de la posture exacte, j'allais entrer dans la dernière phase de ma quête personnelle, transmettre des sensations.
    Ma pédagogie allait s'en trouver transformée. Désormais, plus de patients exercices ayant pour but d'obtenir un geste d'apparence parfaite, mais une attaque et une technique propres à provoquer une réaction, puis, aussitôt après, l'attaque et la technique propres à provoquer la réaction inverse. Briser tout acte réflexe, tout comportement stéréotypé. Casser l'acte réfléchi pour laisser le corps s'exprimer.
    Une longue série d'exercices souples et aériens, et puis la technique sévère, rude... Ou l'inverse. Ne jamais s'enfermer dans une impression. Mais toujours garder présente dans son esprit sa forme de corps. Concentration sur le geste final. Ne jamais reculer. Esprit de Décision.
    Entrer. Entrer. Entrer sans fin. Marcher dans la technique. Se concentrer sur la posture finale. Qu'importe ce qui se passe entre deux...
    C'est une formation sévère. Exigeante. Pour le maître et les élèves. Plus question d'être enfermé dans un travail de couple. Être vigilant. Tout ce qui se passe autour de soi participe de soi.
    Pour me concentrer sur cette nouvelle orientation, je me devais d'oublier la section enfants que je confiai à Jean-Sébastien Cerdan. Ce grand garçon attire les petits. Ils s'identifient à lui. Il me fut un précieux assistant. Il pouvait faire ses armes de futur enseignant. Étudiant en psychologie, il était équipé pour ce genre de travail.
    Au mois de novembre, je reçus un courrier du président de la Ligue de Normandie de la Fédération Française de Judo/Jujutsu. La FFJJ organisait à Rouen les championnats de France toutes catégories et comptait sur moi pour une démonstration d’Aïkido et de Kendo. Le CTR de la Ligue était toujours monsieur Rossin qui se rappelait mes exploits passés.
    Le passé est toujours au présent, mais je n'avais plus rien à voir avec l’Aïkido et je ne pratiquais plus le Kendo ! J'écrivis au président de Ligue pour me récuser. Qu'importe, c'est moi qu'on voulait. J'allais donc présenter l’Aïkibudo et le Kobudo. Tant pis, les affiches étaient prêtes. Alors, à Dieu vat !
    Le 14 décembre 1984, mon équipe se présenta à la salle Lionel Terray. Les gradins étaient archi-combles. Combien de spectateurs ? Deux mille ? Cinq mille ? Je ne saurais le dire. Je fus immédiatement figé par le trac. Mes partenaires, Jean-Sébastien Cerdan, Éric Lemercier, Jocelyne Jaillot, Éric Cazaillon, comme d'habitude, étaient confiants. Mes partenaires n'ont jamais le trac. Je prends tout pour eux !
    Je me rendis à la table des officiels. Monsieur Rossin me reconnut, me salua. Nous devions passer vers vingt-deux heures trente.
    Veillée d'armes dans les vestiaires. Nous nous préparons lentement. J'ai retrouvé quelques vieilles connaissances. Noël Grandsire. Jean Lemaître. J'ai vu passer les hommes-montagne qui allaient se bousculer férocement pour tenter de gagner le titre suprême.
    J'avais le ventre noué. Un délégué en habit de laquais vint nous prévenir. « C'est à vous dans cinq minutes ! ». Nous remontâmes du sous-sol.
    Le public était surchauffé. Il me parut encore plus nombreux qu’au moment de notre arrivée. Nous nous dirigeâmes vers la table des officiels, vers le micro. Long cheminement au bord de l'immense tatami.
    Un officiel, une vieille connaissance, m'interpelle en zozotant :

    • «  Est-ce que vous en avez pour longtemps ? Il y a encore beaucoup de combats avant la finale...
    •    Je peux partir tout de suite, ce n'est pas moi qui ai demandé à venir !  ».


    Monsieur Rossin apaise tout le monde d'un geste. « Ça durera ce qu'il faudra. Le public jugera... ». Et il annonça une démonstration d’Aïkido par maître Tellier !
    Je pris le micro. « Non, ce n'est pas de l’Aïkido que je compte vous montrer, mais de l’Aïkibudo. Je bafouille désespérément. Excusez-moi, j'ai un trac fou. Et le public est dans la pénombre, c'est angoissant. Je ne me suis jamais présenté devant tant de monde. Pardonnez-moi si je suis ému. Je vais essayer de vous expliquer ce qu'est l’Aïkibudo, puis je vous le montrerai avec des exemples concrets... ».
    J'emmenai le micro au milieu du tatami. Effroi à la table des officiels : « Ne nous cassez pas notre matériel ! ». Je n'entends plus. Ma voix s'est assurée. J'ai oublié le public. Je fais un cours à mes élèves.
    Jean-Sébastien attaque Tsuki Chudan. Quelques types de réactions, de l'Atemi au mouvement sophistiqué, le Wa no Seishin. Applaudissements. Ah, oui, le public ! Il est partout, mes yeux se sont habitués à la pénombre. Les hommes-montagne n'ont plus leur sourire narquois et sont assis au bord du tatami. Que s'est-il passé ? J'ai été convaincant, sobre, clair. J'ai capté l'attention de cinq mille personnes ! Maintenant, je sens un fluide considérable qui me porte, comme ça m'est arrivé il y a dix ans, aux championnats de Normandie de Karate.
    Nous passons à la démonstration technique. Pas ce qui est préparé. Pas de techniques de poignet, de bras, de corps, comme dans le plan prévu, non, des actions vraies, sincères, qui seront expliquées après coup. Je sens le sol élastique vibrer sous mes pieds. Jean-Sébastien attaque. Je l'ai sentie venir, cette attaque. Je l'ai voulue, provoquée. Est-ce cela le Sen No Sen ? Le grand corps de Jean-Sébastien est absorbé, déséquilibré, enlevé, il se déplie, s'allonge, s'envole, dans un ralenti onirique. Déflagration du brise-chute. Je dois être submergé d'endomorphines. Jean-Sébastien se relève, attaque encore et encore, cherche à toucher. Je me sens invincible, hors de portée de toute erreur. Les techniques explosent.
    Ce fut un récital. Quand les derniers Sutemi furent portés, le public se leva et nous ovationna. Je revins sur terre. Je sus qu'il s'était passé quelque chose d'unique. Jean-Sébastien m'avoua qu'il n'avait pas compris. Il avait eu peur. C'était trop fort, ça allait trop vite. Et puis il avait senti que tout était parfaitement maîtrisé et il avait pris confiance, il était entré dans le jeu, à un rythme d'enfer. Moi, j'avais vécu cette séquence au ralenti. Nous avions tenu dix minutes ? Un quart d'heure ? Vingt minutes ? Quelques secondes ?
    Je sentis que j'étais essoufflé, en sueur. Je saluai le public avec mon partenaire, repris le micro, revins au bord du tatami. J'expliquai un peu ce qui s'était passé pendant que le groupe suivant se préparait. Tanto Jutsu. Randori. Kobudo. Une prestation parfaite. Près d'une heure de spectacle soutenu.
    Tout a une fin. Nous saluâmes pour sortir du tatami. Monsieur Rossin ne put que nous féliciter. La salle Lionel Terray vibrait encore sous les applaudissements. Nous suivîmes le petit chemin moquetté qui menait aux vestiaires. Et alors, une foule d'enfants m'entoura, brandissant des passeports sportifs. Je dus me livrer au rituel des autographes. C'était la première fois que je signais des autographes !
    « S'il vous plaît, précisez bien votre grade, dites que vous faites partie de l’Aïkibudo ! »...
    Les dirigeants du Judo nous invitèrent à rester, pour la petite soirée prévue à la suite des championnats. Je les remerciai. Pour moi, c'était fini. J'avais besoin de me retrouver seul.
    Je reçus le lendemain, ou le surlendemain une lettre de la nouvelle présidente, madame Valade, dont je cite un extrait :

    « Au sein de notre Ligue et de la FFAAA, vous tenez à votre identité Budo, chose que je comprends parfaitement.
    J'aimerai (sic) que vous restiez sur cette attitude jusqu'au bout. En conséquence, dans le cas de la publicité, (ex : démonstration du 14.12.84) voulez-vous faire apparaître dorénavant votre nom d’Aïkibudo et non celui d’Aïkido.
    Faisant partie de la même fédération, nous devons en accepter les avantages et les inconvénients. »


    Je pars du principe très charitable selon lequel si quelqu'un me donne une gifle, je lui en rends deux. Je répondis par une longue lettre où je réglais quelques comptes, y compris celui ci-dessus.

    « En ce qui concerne les affiches des « Championnats de France de Judo toutes catégories », je vous prie d'adresser vos réclamations à Mr le Président de la Ligue de Normandie FFJJ qui ne m'a pas consulté à ce sujet. Je n'ai d'ailleurs été contacté qu'après leur diffusion. Soyez rassurée, le public a été prévenu par mes soins qu'il s'agissait de l’Aïkibudo et non d’Aïkido. Je tiens autant que quiconque à ce que chacun ait une réputation à la hauteur de ses mérites... Croyez bien que je n'ai aucun intérêt à faire confondre ma pratique avec celle de l’Aïkido, dans la terminologie actuelle qui a été décidée au plus haut niveau et n'est pas le fait d'un caprice personnel. »



    À suivre

    80 balais... âge canonique

    Histoire d'un Hakama qui fut blanc 

    7e dan FIAB 2011
    2e dan FKSR 1986

    A.照り絵 / 七段 教士 

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    Oublie tes peines et pense à aimer
    あなたの悩みを忘れて、愛について考える
    Anata no nayami o wasurete, ai ni tsuite kangaeru

    80 balais... âge canonique

    mort-de-rire

     

     

     

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