• Quelques notes (10)

     


    SAISON 1969 / 1970 : LE DÉMARRAGE, JE VOLE DE MES PROPRES AILES


    Quelques notes (10)

     Le stage de Royan avait confirmé mon amitié avec Guy Collet qui, outre ses qualités de Budoka, était Malaunaysien. Il me pria donc de bien vouloir enseigner l’Aïkido Mochizuki dans sa bonne cité de Malaunay, ce que j'acceptai volontiers, à condition que Jean Lemaître soit d'accord.
    Je ne savais pas que ce oui allait me placer à la tête de l’Aïkibudo en Haute-Normandie, m'amener à côtoyer d'importants personnages, et à prendre d'importantes décisions, profond changement dans ma tendance naturelle à refuser les responsabilités et à me replier dans l'inactivité. J'ignorais aussi que l'essor de MA section allait provoquer la perte de celle de l’EJJL.
    J'avais décidé d'abandonner définitivement le Judo : le dernier Shodan avait été un massacre et je commençais à souffrir sévèrement des cervicales. Par contre, j'assurais toujours le cours d’Aïkido du 3ème au 1er Kyu pendant que Jean Lemaître s'occupait des débutants. Je crois que nous avions, pour l'époque, un excellent groupe qui attira même les gens de la toute jeune section de Caudebec-en-Caux.
    Je commençai donc mes cours à Malaunay le 16 septembre 1969 dans une salle repeinte, chauffée, avec douches, W.C., vestiaire..., c'est du moins ce qu'assurait la presse. Il s'agissait en fait d'un baraquement scolaire désaffecté de soixante mètres carrés au sol, vestiaire compris, avec trois mètres de hauteur au plafond, mais avec des chauffages aux infrarouges qui pendaient au ras de nos têtes ! Quant aux douches, elles étaient brutes de ciment et à l'abri du chauffage...
    Ce premier soir, j'avais à affronter douze élèves plus ou moins goguenards, Malaunay n'est pas pour rien dans la redoutable banlieue ouest ! Et je fus amené, pour la première fois de ma vie, à faire preuve d'autorité vis-à-vis d'adultes et à montrer à des adolescents musclés que j'étais plus fort qu'eux. Et malgré une solide trouille, j'y parvins.
    J'étais assisté de Guy Collet et Daniel Huard, transfuges de l’EJJL et titulaires du 1er Kyu. Ma femme, 6ème Kyu, ma fille Karine, un an et demi, Pollux, cocker du même âge et mon fils Stéphane, six mois, étaient de la fête, les bébés dans leur berceau, dans le vestiaire, le chien à mes côtés pendant le salut, faisant une léchouille à chacun pendant l'échauffement et au bord du tapis pendant le reste du cours.
    J'avais établi une progression très rationnelle et je préparais mes cours aussi soigneusement que ma classe : chaque série d'exercices était minutée et rigoureusement adaptée au niveau de chacun, 6ème  Kyu, la masse des élèves, et 1er Kyu, mes assistants. Je tenais vraiment à ce que chacun tire le plus grand bénéfice de la séance.
    Si le premier trimestre fut consacré à l'étude des Te Hodoki, dès le mois de novembre j'introduisis l'étude de quelques techniques. Ainsi arriva Shiho Nage. Je le démontrai avec mon premier partenaire, Daniel. Pas de problème, nous étions déjà de vieux compagnons de route. Puis je passai dans les rangs.
    J'avise un jeune garçon très souple, Dominique Giffard. Je lui porte Shiho Nage, il tourne. Je recommence, il retourne. Perplexité ! Je croyais que ça marchait à tous les coups ! Œil goguenard de Dominique. On recommence. J'entre avec un solide atemi qui oblige mon partenaire à se cambrer. Je ramène son bras en l'étirant, coude en porte-à-faux, clé sur le poignet. J'entre. Pivot sur place. Dominique est groggy. Je sais dorénavant faire Shiho Nage.
    Le même soir, c'est le grand Jack qui pâtit. Il a le bras raide. Je ne le savais pas. Je croyais que tout le monde avait, comme moi ou comme Dominique, le bras hyper-souple. J'entre Shiho Nage. Ça coince. Je force. Ça craque. Et une entorse du coude, une ! Je devenais un individu respectable !
    Un autre soir, ce fut Yuki Chigae. Ça, je le passais assez bien. Jusqu'au jour où j'eus à le démontrer sur Kayem Achemir. C'était un grand Kabyle, immense, musclé comme une statue grecque. Un superbe athlète. Ce soir-là, donc, je le lui portai comme si ma vie en dépendait. Il me regarda en souriant et descendit son bras sans plus de difficultés que si j'étais un gamin de six ans !
    Je recommençai. Dégagement, entrée de la technique. Au moment où il allait contrer, je lui balayai brusquement les deux pieds. Colosse aux pieds d'argile, il chuta brutalement. Nous étions, hélas, tout près du mur et il fut à moitié assommé.

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    Quand il se releva, il me salua très respectueusement et reprit l'entraînement. Soudain, ma petite fille se mit à pleurer doucement dans le vestiaire. Achemir se précipita pour la bercer. Tant qu'il resta en France, il fut un fidèle du club et préposé au berceau.

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    Une autre fois, nous travaillions les esquives avec des poignards de caoutchouc. Achemir, l'œil féroce, attaqua une jeune pratiquante, Véronique... qui poussa un hurlement strident et courut s'enfermer dans les vestiaires dont elle ne voulut plus sortir.
    Notre section prenant du renom, de petits loubards de la ville voisine vinrent s'inscrire. L'un d'eux, Philippe, un grand échalas chevelu et pas très propre, m'indisposait tout particulièrement. Je sautai sur la première occasion pour lui coller une raclée soignée. C'était un bagarreur connu et je ne lui laissai pas le temps de montrer ses talents : en quelques secondes, il était ficelé, à plat ventre.
    Quelle ne fut pas notre surprise, au cours suivant, de le voir arriver soigneusement habillé, cheveux courts et cravaté ! Il avait jeté aux orties sa défroque de loulou et allait m'accompagner pour un long bout de route. J'avais gagné un disciple.
    Ma frêle épouse a un défaut : elle déteste les grossiers. Et le jour où elle eut en face d'elle un partenaire aviné, elle fut prise d'une colère froide et commença à le faire valser d'un bout à l'autre de la salle (elle faisait un gros quarante-cinq kilos et l'autre en accusait bien soixante-quinze !) et soudain, d'un Atemi bien appliqué, elle l'expédia dans le vestiaire. L'autre partit se dessoûler et elle retrouva le charme et la douceur que nous lui connaissions.
    En cours d'année, un grand jeune homme blond, très BCBG, vint s'inscrire. Il avait le don de m'agacer, car il s'esclaffait pour un oui ou pour un non ! De plus, il avait une nature hyperlaxe, qui lui donnait le comportement d'un mannequin de caoutchouc. Nous n'étions pas encore très versés sur ce type de comportement et sur le danger qu'il y a à forcer sur une articulation apparemment trop souple.
    Jack, ou Jean-Marc, ou un autre, ou plusieurs peut-être, trouvèrent agaçant ce garçon qui ne sentait rien et riait fort quand on lui appliquait Kote Gaeshi. Et de forcer, et de forcer... Mais le garçon sentait bien qu'on lui faisait mal en fin de torsion. Quand un hyperlaxe a mal, c'est trop tard !
    C'est ainsi que Gilles Pasquier gagna une tendinite pernicieuse qu'il ne m'avoua que bien plus tard. Gilles devint un de mes familiers, un habitué de la rue de l’Église. Et il entreprit de m'ouvrir la porte d'un monde que je cherchais inconsciemment, celui de l'occultisme.
    Astrologie, chiromancie, alchimie. Arts de la connaissance de soi-même, évidents compléments de notre discipline. J'avais encore l'esprit cartésien, du moins le croyais-je, mais je voulais savoir, et peut-être me convaincre. Et je passai beaucoup de temps à dresser des horoscopes où à déchiffrer les lignes de la main.
    Plus tard, il m'informa qu'une société souhaitait me recevoir dans ses rangs. Qui dit introduction dans une société secrète dit parrainage.

     «  Qui me souhaite ?
    - Tu ne peux le savoir qu'après ton admission.
    -  Pas question pour moi de m'engager auprès de gens que je ne connais pas... »

    C'est ainsi que je ne devins jamais membre de cette société, et peut-être est-ce une de mes grandes erreurs. Que n'en commettrais-je donc encore, et des pires, malheureusement pour mon évolution !
    Nous rentrions tard le soir, Malaunay était à vingt kilomètres de chez nous. À vingt-deux heures, nous traversions la banlieue ouest de Rouen quand un automobiliste me fit des appels de phares. Je m'arrêtai, le chauffeur descendit :

    «   Le chien, le chien, il est de pure race, hein ?
    - Ben oui.
    - Ma chienne est en chaleur, vous avez un petit quart d'heure ? »

    J'avais envie de rentrer chez moi et je prétextai que Pollux n'avait pas de pedigree Il aurait d'autres occasions, moi je voulais dormir !
    Pour nous faire de la publicité, j'envoyais photos et articles à la presse locale. Seul le défunt Normandie-Matin accepta de produire une photo du professeur et de ses deux assistants, mais pas l'article. Nous avions l'air de trois cornichons et Guy Collet, en hakama blanc, avait tout du garçon boucher ! Plus tard, ce journal deviendrait un de mes meilleurs propagandistes.

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    Le rédacteur en chef de la revue fédérale, Judo Magazine, ayant réclamé photos et nouvelles des clubs, je ne manquai pas de lui envoyer le nécessaire, hélas nous n'eûmes droit qu'à un court article de neuf lignes sur une colonne, qui nous attira toutefois des paroles fielleuses de responsables de l’EJJL..
    J'allais quand même encore présenter deux démonstrations au titre de mon ancienne école, car je n'avais pas encore rompu les ponts.
    À Blangy-sur-Bresle, nous fûmes accueillis aux cris de « Vas-y, Thibaut ! ». Thibaut était le héros d'une série télévisée qui se déroulait au temps des croisades, et dont les personnages étaient revêtus d'amples tenues blanches de Bédouins. Nous récidivâmes à Bihorel. À chaque fois, j'appris avec plaisir que le public appréciait énormément notre Art, plus spectaculaire, plus souple que le Judo.
    Le 19 décembre, premier passage de grades du club, quatre ceintures jaunes étaient décernées et ma femme était parmi les lauréats. Pour l'occasion, Paris-Normandie nous accorda une photo et un court article, mais sur trois colonnes. Ma petite fille, réveillée, figurait sur la photo pompeusement titrée : « LA PLUS JEUNE ADEPTE DE L’AÏKIDO DE FRANCE : UNE MALAUNAYSIENNE » et le journaliste n'avait pas omis de citer « KARINE, 2 ANS !!! ».

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    Mars 1970. Juin 1970. Deux passages de dan malheureux pour mes assistants, Guy et Daniel. Nous n'étions peut-être pas très bons, mais les membres du jury parisien furent antipathiques à souhait et montrèrent bien que les paysans normands n'étaient pour eux que de la crotte. Si en mars j'étais d'accord, car mes candidats n'étaient vraiment pas au point, la deuxième fois j'exprimai hautement ma désapprobation et adressai une lettre de réclamation au très puissant président de la section Aïkido de la très puissante Fédération Française de Judo et Disciplines Associées (ou FFJDA), monsieur Lasselin, qui était aussi, je crois, quelqu'un de très important au secrétariat d’État à la Jeunesse et aux Sports !
    Nous étions en effet devenus des habitués du Dojo National. Nous participions à tous les stages du dimanche et, le premier jeudi de chaque mois, nous allions assister au cours de Hiroo Mochizuki : départ à dix-neuf heures et retour vers trois heures du matin ! C'était épuisant et ... coûteux et nous n'avons pas pu recommencer la saison suivante.

    Quelques notes (10)

    Le président de la Ligue de Normandie, Jean Devarieux, nous avait commis un chaperon pour nous épauler dans la rude tâche de constituer solidement le groupe Aïkido de la Ligue, d'autant que les deux groupes rivaux y étaient représentés. C'est ainsi que j'avais fait connaissance du curieux Rosé Morison, un petit gros un peu mythomane, qui connaissait tout le monde. Il avait, paraît-il, failli entrer dans l'équipe de France de Judo avant d'avoir un très grave accident de voiture dont il gardait religieusement un reportage photographique très détaillé. En fait, il avait été 1er Kyu ! C'était l'ennemi déclaré d'un autre personnage pittoresque, Alain Gallais, qui venait de Caudebec-en-Caux à l'EJJL perfectionner sa pratique embryonnaire de l’Aïki et à qui je battis froid, puisque j'étais à cette époque « avec » Rosé Morison. Il deviendrait plus tard un de mes meilleurs amis, mais ma principale qualité de l'époque n'était certes pas la souplesse du jugement et je crois que je devenais un peu trop prétentieux...
    Un stage avait été organisé par Rosé Morison au CREPS d’Houlgate, au mois de mai. Il fallait que des stagiaires des deux écoles y participent. Il fallait donc trouver un directeur de stage qui soit accepté par tous. Mi-chèvre, mi-chou, en quelque sorte. Monsieur Morison connaissait particulièrement bien les duettistes vedettes du moment, les Samurai, Daniel Breton et Michel Berreur, ce dernier étant venu une ou deux fois à Caudebec-en-Caux sur son invitation... Va pour Berreur et Breton. Et nous voilà à Houlgate. Nous étions hébergés dans des bâtiments plutôt vétustes, mais la jeunesse accepte tout ! Réunion avec les deux maîtres pour décider de l'emploi du temps. Ils nous proposent deux cours d'une heure et quart par jour. Nous attendions au moins deux cours de trois heures plus l'entraînement du soir. Les deux maîtres marchandent à une heure et demie. Nous protestons énergiquement. Les deux maîtres trouvent qu'ils sont vraiment mieux logés à New York ou sur le France, snobent l'auberge et plient bagages sans nous prévenir.
    Monsieur Morison, peu fier, ne jugea pas non plus utile de nous en aviser. C'est ainsi que nous attendîmes vainement les maîtres et que, pour la première fois, j'animai un stage dont j'aurais dû être l'élève. Et en plus, je chaperonnais un groupe de minettes mineures. C'est fou le temps que j'ai pu passer à les récupérer dans les chambres des beaux futurs profs de gym ! Quel métier !
    J'appris plus tard que monsieur Morison avait téléphoné à l'Amicale Mochizuki pour nous récupérer au débotté un maître digne de ce nom, et qu'il lui fut répondu : « Quand on est assez con pour s'embarquer avec Berreur et Breton, on se débrouille tout seul ! »
    Ce n'était pas très charitable mais mérité, quoique fort dommage pour les stagiaires qui en faisaient les frais.
    Juin 1970, ce fut notre première démonstration au titre de l'Amicale de Malaunay, à Montville. Un important public de sportifs. Une démonstration de Judo avec de talentueux jeunes loups déjà 4ème  dan, Noël Grandsire et Rémy Braque, avec lesquels je sympathisai et fis un petit bout de chemin sur la Voie de l'amitié et des Arts Martiaux.
    J'avais introduit une nouveauté lors de cette démonstration : le Kobudo. En effet, Hiroo Mochizuki avait sorti en janvier 70 un petit livre : Les Arts Martiaux Traditionnels, où étaient présentés succinctement, mais avec de jolies photos, le Iaï Do, le Naginata Jutsu, le Bo Jutsu, le Tanto Jutsu .
    Nous fûmes particulièrement séduits par le Naginata Jutsu et notre décision fut immédiate : nous allions travailler ce Kata et le présenter en démonstration.
    Daniel Huard, qui était fort habile, entreprit de fabriquer un Katana et une Naginata. Il ne nous manquait plus que les dimensions. Guy Collet possédait un ouvrage en anglais, donnant les côtes du Katana, mais en pouces, bien sûr. Il suffisait d’effectuer les conversions en millimètres.
    Il semblerait qu'il y ait diverses sortes de pouces, car il sortit de nos calculs un énorme cimeterre en acier inoxydable, avec garde assortie en bronze et manche en rondelles de cuir. La lame de la Naginata était dans les mêmes proportions. Qu'importe, nous présentâmes notre numéro et le public fut impressionné, surtout quand l'énorme Katana se planta lourdement dans le plancher suite à une fausse manœuvre, ou quand la redoutable lame de la Naginata me frôla la gorge !
    Un de mes espoirs, Jack Villiers, commentait nos exploits. Bien que son travail fût de qualité, je pris l'habitude par la suite de commenter moi-même mes démonstrations. Je fus souvent obligé de tirer un micro jusqu'au centre du Tatami et de me livrer à diverses acrobaties pour ménager la précieuse électronique. Une démonstration est un dialogue avec le public. Je démontre, j'explique. Le public répond par l'ensemble des émotions qu'il me renvoie. Habitude d'enseignant ? Je ne sais pas, car je suis incapable de commenter une démonstration faite par un autre, alors que c'est un exercice auquel Bruno Lemercier, un de mes plus anciens élèves, se livrait avec infiniment de talent.
    Autre événement, le 16 juin je fus convoqué aux Assises Annuelles de la Ligue de Normandie FFJDA où je fis la connaissance de monsieur Lasselin qui tenait à me rencontrer et à me faire savoir qu'il comptait donner suite à ma lettre.
    Il me répondit effectivement le 6 août. Dans cette lettre, il m'apprenait que, après examen des notes du dernier passage de grade, il déclarait Guy Collet reçu au 1er dan, que Daniel Huard pourrait se représenter à un examen organisé en Normandie, devant un jury dont je ferais partie et sous la responsabilité d'un 2ème ou 3ème dan et que nous aurions droit à un stage de trois jours au CREPS d'Houlgate. Augures favorables pour la prochaine rentrée !

     

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    À suivre...

    80 balais... âge canonique

    Histoire d'un Hakama qui fut blanc 

    7e dan FIAB 2011
    2e dan FKSR 1986

    A.照り絵 / 七段 教士 

    80 balais... âge canonique

     

     

     

    Oublie tes peines et pense à aimer
    あなたの悩みを忘れて、愛について考える
    Anata no nayami o wasurete, ai ni tsuite kangaeru

    80 balais... âge canonique

    mort-de-rire

     

     

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