• Lettre à un jeune Yudansha...

     
    ...rédigée le 29 août 2007 et jamais envoyée.

     

    Mon cher ami, 

    Dans votre dernier courrier à propos de l’Aïkibudo, vous m'écriviez : « Lorsque je parle de cet art qui nous provient directement de la tradition japonaise, et ceci grâce à Maître Floquet et tous ses ambassadeurs, les gens semblent émerveillés et étonnés à la fois de ce trésor sauvegardé. »
    Me permettez-vous de vous raconter un peu d’histoire puisqu’il semble que notre histoire ne soit guère connue des jeunes pratiquants ? C’est probablement notre faute à nous, les très anciens, parce que nous vivons riches de nos souvenirs et de notre expérience mais nous ne savons trop souvent partager que cette dernière…
    J’ai commencé à m’intéresser au monde des Arts martiaux il y a une soixantaine d’années. À cette époque, on entendait parler de mystérieux pouvoirs, de cri qui tue, de petits vieillards qui jetaient au sol de robustes jeunes gens… Tout ce qui était Art de combat autre que la boxe était considéré comme Judo et japonais.
    Ce n’est que dix ans plus tard que j’ai poussé pour la première fois la porte d’entrée d’un club de Judo. En montant lentement l'escalier qui menait au Dojo, j’imaginais ma rencontre avec le professeur, probablement un petit homme aux cheveux blancs et à la longue barbiche. Quelle surprise quand je me retrouvai en face d’un grand gaillard âgé tout au plus de trente-cinq ans…
    Voilà comment un mythe s’est effondré et pourquoi, au fur et à mesure de ma progression, j’ai cru à ma chance et je n’ai pas hésité à ouvrir mon premier club à l’âge de vingt-huit ans.
    (Je l’ai quand même rencontré, ce très grand Maître, le tout petit vieillard à la longue barbichette et à la technique magique, c’était en 1982, c’était Yoshio Sugino, son savoir, sa générosité étaient immenses et il nous manque.)

    Lettre à un jeune Yudansha...

    L’année suivante, j’ai rencontré mon premier Maître. Alain Floquet venait d’avoir trente et un ans et était titulaire du 5e dan. Je fus séduit et impressionné par sa virtuosité, l’élégance, la sensation de puissance de ses démonstrations et son sens inné de la pédagogie. J’avais ainsi la confirmation qu’un Maître n’était pas nécessairement un vieillard.
    J’ai particulièrement retenu de son enseignement cette phrase : « Une technique est bonne quand elle est belle et efficace… » Plus tard, je l’entendis affirmer qu’aucun Art Martial ne pouvait revendiquer la propriété d’une technique ou d’une autre. Il disait qu’une technique de Judo pouvait être considérée comme de l’Aïkibudo du moment qu’elle était exécutée dans l’esprit de l’Aïkibudo. C’est la façon d’être, d’agir, de se comporter qui fait l’Art Martial, pas un catalogue de techniques.
    Faisons un voyage dans le temps. J’ai devant moi une photographie prise en Égypte par une amie. On y voit deux personnages manifestant l’intention d’attaquer en Ura et Omote Yokomen Uchi ou peut-être même de porter un Shomen Uchi. On trouve des scènes analogues peintes sur des poteries étrusques.

    Lettre à un jeune Yudansha

    Lettre à un jeune Yudansha...

    Plus tard, un ouvrage rédigé en français, « L'ACADEMIE DE L'ART ADMIRABLE DE LA LUTTE  Montrant d'une maniere très exacte non seulement la force extraordinaire de l'homme, mais aussi les mouvemens merveilleux, l'usage singulier, & les foupleffes des principales parties ou membres du corps humain. Avec une instruction claire & familiaire, comment on peut en toutes les occasions repousser sûrement & adroitement toutes sortes d'insultes & d'attaques », est publié à Amsterdam en 1674 et on y voit de nobles personnages parés de dentelles, porter Robuse ou Shiho Nage à des agresseurs qui ne semblent pas très bien comprendre ce qui leur arrive.

    Lettre à un jeune Yudansha... Lettre à un jeune Yudansha...

    Lettre à un jeune Yudansha...

    Lettre à un jeune Yudansha...

    Lettre à un jeune Yudansha...

    Plus tard, au début du XXe siècle... On peut voir des « poilus » appliquer Ushiro Hiji Kudaki, Kannuki Hikitate ou entrer Kataha Otoshi. Déjà une influence du Jujutsu, inévitablement.

    Lettre à un jeune Yudansha

    L’histoire de la genèse de l’Aïki au Japon, telle qu'on nous la raconte, repose-t-elle vraiment sur des faits avérés ou sur des récits mythiques devenus histoire officielle ? Avant l’ère Meiji, les techniques manuelles de combat étaient essentiellement représentées par de nombreuses écoles de Jujutsu. Sokaku Takeda a créé de toutes pièces son école, Daito Ryu Jujutsu, en mettant au point des techniques utilitaires. Un de ses élèves, le petit Shiro Saïgo aurait participé à la consécration du Judo en remportant une victoire mythique contre un champion de Jujutsu, le géant Okuda, qu’il projeta avec une technique au nom symbolique, Yama Arashi, la tempête dans la montagne.

    Les vidéos n'existaient pas du temps de Shiro Saïgo mais Kyuzo Mifune effectuant Yama Arashi, c'est
    aussi une référence incontestable !

    Son disciple, Morihei Ueshiba, a constamment adapté, modifié ses techniques et fini par appeler son Art Aïkido et l'envelopper d’un voile mystique. Minoru Mochizuki entreprit de classifier, rationaliser le contenu de l’Aïkido et créa son propre Art, riche de ses grandes connaissances dans divers Arts Martiaux. Tomiki, Tohei, Shioda et d’autres encore, modifièrent les formes qui leur avaient été enseignées avec des motivations diverses : accès à la compétition, retour à la Tradition, formation des policiers…
    Le Judo est devenu vraiment un Art planétaire après les troisièmes championnats du monde organisés à Paris en 1961, quand le Néerlandais Anton Geesink vainquit le Japonais Sone. Pour la petite histoire, Maître Minoru Mochizuki l’avait entraîné et lui avait taillé une technique sur mesure. Il récidiva aux jeux olympiques de Tokyo, en 1964 où il vainquit le japonais Kaminaga par immobilisation.

    Lettre à un jeune Yudansha...

    Je parle beaucoup d'Anton Geesink parce qu'il a pratiqué l'Aïkido Yoseikan (sur cette photo, en 1961, à Paris avec Jim Alcheik)  et organisé des stages dans son dojo d'Utrecht. En fait, c'est son élève, Teunis Trump, que j'ai rencontré en 1971 au stage de Beauvallon, qui a fait de la Hollande une grande nation de l'Aïkibudo.

    Voici l'intégrité du combat qui opposa Anton Geesink à Koji Sone et qui vit la première victoire d'un occidental à un championnat du monde de Judo.

    Français, Anglais, Allemands se disputaient la suprématie en Europe. Quand l’URSS décida d’entrer dans le clan restreint des nations brillant au sommet des Arts Martiaux, elle fit appel… aux champions de sambo, une méthode de combat créée de toutes pièces vers 1925, et il en sortit de remarquables champions de Judo ! Faut-il préciser qu’en France, des adeptes de la lutte bretonne devinrent des judokas très respectés ?
    Au cours de la décennie suivante, nos champions de boxe française mirent à mal les champions de boxe thaï dans leur propre pays, devant leur propre public.

    Un groupe de disciples, le Cercle Bobashi, émet cette hypothèse :

    Sorti il y a à peine un siècle et demi de son ère féodale, le Japon est passé en quelques décennies à la modernité. Cette reconversion ne s'est pas traduite par un renoncement aux valeurs traditionnelles, bien au contraire. À travers l'exemple des arts martiaux et de leur expansion dans le monde, cela participe d'une volonté d'exporter un èthos perçu comme divin et supérieur. « Nous sommes le peuple des kami, nous sommes le peuple des dieux, et il est de notre devoir de transmettre le message qu'ils nous lèguent ».
    Les "nouveaux missionnaires", comme ils les nomment, furent ces "prêtres du combat" envoyés, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, exporter le "modèle mythifié du Bushido". Au-delà de la pratique sportive, c'est un univers culturel qui cherche à conquérir le monde : un code de conduite, un code d'honneur, un système de valeurs puritaines, un "romantisme nostalgique" du Japon ancien.
    L’orientalisme est naïvement perçu comme un élément symbolique de la post-modernité en Occident alors qu'il constitue l'un des fondements mêmes du conservatisme japonais qui légitime le maintien au pouvoir des septuagénaires à la tête du Japon. Il y ainsi un décalage construit et entretenu entre la perception occidentale de la culture nipponne et l'impérialisme et l'ethnocentrisme des élites japonaises.

    C’est très possible, nous sommes fascinés par l’Extrême-Orient, le pays du sourire, depuis « madame Chrysanthème », de Pierre Loti, puis l'opéra de Puccini, « Madama Butterfly » et les récits des grands voyageurs qui nous ont décrit les fastes d’une civilisation si étrange, si mystérieuse. Les maîtres Zen, les jeunes champions de karaté, ont été accueillis dans notre pays comme des messies et ont rapidement attiré de nombreux adeptes dont beaucoup sont vite repartis adorer d’autres dieux exotiques, pratiquer des arts encore plus extrêmes... ou renoncer aux étranges et mystérieux pouvoirs.
    En fait, Alain Floquet explique qu’il n’y a pas une infinité de façons de tordre un poignet et que, partout et en tous temps dans le monde, on a nécessairement découvert et appliqué les mêmes torsions. Par contre, il y a une infinité de façons de les appliquer et c’est ce qui fait la spécificité de chaque Art Martial.
    Après le Judo, j’ai découvert l’Aïkido Yoseikan d’où est issu notre Aïkibudo. Il y régnait, sous la houlette d’Alain Floquet et de Hiroo Mochizuki, un esprit jeune, ludique, libre, vivifiant, créatif. Bien sûr, ces jeunes techniciens se heurtaient déjà à des opposants traditionalistes !
    C’est à Jim Alcheik que nous devons le développement de l’Aïkido Yoseikan en France. Jeune judoka, disciple de Minoru Mochizuki chez qui il avait séjourné pendant 3 ans, il était fasciné par le Japon et pensait probablement y finir sa vie. Il disparut malheureusement dans des conditions tragiques. Ses disciples ont continué à transmettre son enseignement et nous sommes ses héritiers.
    Et puis, toujours dans les années 70, j’ai eu l’occasion de faire des stages avec les représentants d’une autre école qui se disait traditionnelle. On y pratiquait aussi Shiho Nage et Kote Gaeshi mais ils avaient une odeur de poussière, de sacristie. On y enseignait une sorte de croyance en un dogme et, en fait, une apparence, une façade.

    Lettre à un jeune Yudansha...Là, ça ne sentait plus la poussière ni la sacristie !

    Ce « trésor sauvegardé », cher jeune ami Yudansha, a certes des racines extrême-orientales. Certes, Daito Ryu et Katori Shinto Ryu sont d’essence japonaise. À ma connaissance, nulle méthode de combat occidentale n’a développé une forme d’entraînement à genoux et nos épéistes manipulent leur arme d’une seule main.
    Mais notre Aïkibudo est une création purement française. Alain Floquet a développé son Art, son concept de mouvement, son expression stylistique avec le filtre de sa culture. Et si l’Aïkibudo s’est développé dans le monde entier, et si de grands Maîtres Japonais comme Minoru Mochizuki, Yoshio Sugino ou Tokimune Takeda ont reconnu son fondateur comme un des leurs, c’est en référence à la richesse et à la profondeur de son œuvre qui en fait l’égale des grands Arts Martiaux japonais.
    Encore et toujours et partout surgiront des tenants d’une orthodoxie, du petit doigt sur la couture du pantalon, du regard fixé sur la ligne bleue de l’horizon… Et encore et toujours des gens de talent, bien ancrés dans leur temps et leur culture sauront faire évoluer et adapter à leur époque un Art mis à la disposition du plus grand nombre.
    Alors, continuez d'être « émerveillé et étonné » si vous admettez que notre culture martiale n’a rien à envier à celle des grandes culture orientales, exotiques et mystérieuses, qui continueront à nous fasciner comme nous fascine tout ce qui nous fait découvrir l’immensité du génie humain.
    Moi, je continue à être émerveillé par la vitalité et le génie de mon ami et Maître Alain Floquet qui n’a de cesse de polir et affiner sa création, son Aïkibudo

    Lettre à un jeune Yudansha

     

     

     


    Histoire d'un Hakama qui fut blanc 

    6e dan 2F3A 1991

    7e dan FIAB 2011

    2e dan FKSR 1986

    A.照り絵 / 七段 教士 

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    Oublie tes peines et pense à aimer

    あなたの悩みを忘れて、愛について考える 

    Anata no nayami o wasurete, ai ni tsuite kangaeru

    mort-de-rire

     


    Nous avons fait des progrès depuis 2007, nous avons su raconter notre histoire, la « Genèse de l'Aïkibudo » a été publiée, envoyée dans tous les clubs... pourtant, il n'est pas évident que des sottises ne continuent pas à se transmettre sur la toile...  en souhaitant que ce ne soit pas parfois avec des intentions malveillantes.
    Un peuple qui ne connaît pas son histoire n'a pas d'avenir.

    Lettre à un jeune Yudansha...

     

     

     

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