• Jugé, parti

     

    Samedi 14 janvier, l’École Nationale des Cadres Aïkibudo a réuni 42 stagiaires et une demi-douzaine de kodansha pour une formation des juges nationaux et régionaux. Nous devons naviguer avec subtilité pour préserver l’esprit de notre École tout en respectant la réglementation propre à une structure fédérale. Alors, rêvons un peu…
    Une École est caractérisée par un Maître. Le Maître n'est pas celui qui légifère, c'est celui qui est reconnu en tant que tel et qui guide ses disciples sur la Voie de l’Art enseigné dans l'École.
    Un Directeur Technique National, c'est objectif, il dispose de titres et de pouvoirs définis par la loi et les règlements de la Fédération habilitée. Un Maître, c'est totalement subjectif, il est investi, par ceux qui le reconnaissent comme tel, de pouvoirs qu'il est tenu d'assumer et c'est ce fait qui va guider ses disciples au cours de leur évolution. Le Maître exprime dans l'École les valeurs et les caractères particuliers qui l'ont fait reconnaître. Il ne peut pas tout voir, tout connaître sur le territoire de son École et il doit donc déléguer ses responsabilités.
    Les Délégués Techniques sont les intermédiaires entre les pratiquants et le Directeur technique National. Chaque Délégué Technique se doit de connaître l'ensemble des pratiquants de son territoire.
    Dûment mandaté, le Délégué Technique Inter-Régional, en tant que représentant du Maître, a pour charge essentielle d’élever le niveau des pratiquants et de repérer ceux qui ont atteint la maturité technique et morale les désignant au grade supérieur. Il demande aux professeurs de présenter les élèves qu'il a remarqués aux examens pour le 1er et le 2ème dan, dont il est responsable dans sa région ou son inter-région. Il prépare ceux qui sont prêts à assumer le grade de 3ème ou 4ème dan et les prépare au rôle de cadre régional. Il les recommande au Maître et, avec son accord, les convoque à l'examen. La reconnaissance des compétences requises pour les grades supérieurs est du ressort du Maître.
    Si toutes ces conditions étaient remplies, un examen deviendrait ce qu'il devrait être : l’épreuve initiatique qui permet l'accès à une sphère d'action supérieure. Les candidats sont connus, ils ne viennent pas tenter leur chance car ils sont convoqués. Il n'y a pas de piège, ni pour eux, ni pour le jury. L'épreuve peut alors se dérouler dans sa plénitude. Le jury doit faire acte de pédagogie et n'a pas pour vocation de sanctionner mais d’aider le candidat à montrer qu’il est digne de tenir le rang correspondant au grade qu'il est appelé à recevoir, de lui permettre de sublimer le stress que chacun éprouve dans une situation de jugement et de donner tout ce qu'il a à donner... car ce doit être une véritable épreuve, morale et physique.
    C’est ici que je fais intervenir la notion de pouvoir, que chacun possède en fonction de sa place dans la hiérarchie, c’est dans ce sens que je parlerai de dominant, pair ou dominé. Il est difficile, voire impossible de reproduire à l’identique les techniques que le maître propose au cours de ses stages. Tout simplement parce qu’il se crée une situation de dominant et de dominés. Les partenaires qu’il choisit le respectent en tant que maître et supérieur, et même parfois le craignent car ils redoutent de recevoir un coup ou d’être malmené si leur réaction n’est pas conforme à celle qu’il attend d’eux. En tant que Maître, il démontre une technique parfaite.
    Quand c’est leur tour d’exécuter la technique, les stagiaires se retrouvent face à un égal, donc il y a rivalité, blocage et conflit psychologique. À cela s’ajoutant le stress provoqué par la sensation d’être observé, donc jugé, ils offrent un spectacle navrant à l’œil critique du Maître.
    De retour dans leur club ou dans leur région, face à leurs élèves, ils sont à leur tour en position de dominant et, la plupart du temps, effectuent convenablement le geste, comme le maître aurait aimé le voir.

    La dernière activité de l’ENCA du 14 janvier a été la simulation d’un passage de grades, les anciens jouant les élèves, les plus jeunes découvrant la fonction de juré avec l’aide des Kodansha.
    Cet exercice a obligé les acteurs à se décoincer. En fait, on n'ose pas. Se montrer à ses pairs. Critiquer ses pairs. Accepter les critiques de ses pairs. Et en plus sous le regard de Kodansha censés être dominants…
    Heureusement que l'Aïkibudo est un merveilleux moyen de se libérer car nous avons tous encore un bon bout de chemin à faire.
    En ce qui me concerne, vénérable Kodansha riche de 4 décennies de foulage de tatami, je me demande si j'aurai le temps d'y parvenir dans le délai des quelques années qui me restent à marcher sur cette bonne vieille planète?
    Le matin de ce 14 janvier, un jeune cadre d'Île-de-France, enfin plus vraiment très jeune mais beaucoup plus jeune que moi, m'a dit que ça lui ferait plaisir que je m'arrête dans son club quand je passerai dans sa région. J'ai été très, très surpris car je ne m'y attendais pas. Et le soir, en partant, il m'a confirmé son invitation. Et moi, j’en suis encore à me demander si j'ai les compétences suffisantes, si je ne risque pas de me retrouver en face de gens qui ont infiniment plus de connaissances que moi...
    J'ai eu la même réaction quand les représentants de la Fédération Aïkibudo Québec m'ont invité, il y a un an, quand ils préparaient l’Aïkibudofest 2005. Comme ils sont prudents, ils s'y sont pris plusieurs mois à l'avance et sont revenus régulièrement à la charge avant de parvenir à me convaincre. Pas de doute, je suis encore bien coincé !
    Où voulais-je donc en venir ? Tout simplement à demander qui peut se permettre de juger ? Dans ce type d’épreuve, l’humilité est de rigueur, de part et d’autre. Sortons de la dichotomie dominants / dominés. Être membre d’un jury d’examen, c’est être investi d’un terrible pouvoir dont on se trouve dépossédé dès la fin de la session. Pas de quoi pavoiser.

    Bien entendu, tout ceci n’engage que moi…

     

     

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