• Aïkibudo en mobilité réduite

     

    Sous la pluie, voir le soleil brillant. Dans les flammes, boire à la source fraîche. (Sagesse taoïste)

     

    Quand on pratique l’Aïkibudo, il ne paraît pas très simple de dessiner correctement un mouvement avec... une prothèse totale du genou ! L’aisance de la rotation est limitée par l’absence de ligaments croisés, l'amplitude de la flexion est limitée par un tendon patellaire fragilisé, la pose du genou au sol est limitée par l’affaiblissement du quadriceps, bref les possibilités d’évolution sont réduites même si de solides ligaments collatéraux un peu raidis assurent une bonne stabilité latérale.

    Aïkibudo en mobilité réduiteEn fait, il n’y a limites que si on s’entête à une pratique standardisée. Il faut s’adapter. Le corps humain dispose de vastes ressources. Quand l’arthrose a commencé à répandre ses méfaits dans mes vertèbres lombaires puis dans mes épaules, j’ai descendu ma force dans le bassin et elle s’est retrouvée décuplée : ce qui pouvait apparaître comme un déclin m’a fait prendre objectivement conscience du placement de la force au centre et du travail dans l’axe.

    Aïkibudo en mobilité réduite

    Mon nouveau handicap m’amène à visualiser l’action, à l’anticiper de façon à me donner le temps de me placer avec une plus grande précision et me permettre un mouvement plus harmonieux et efficace.

    Aïkibudo en mobilité réduite

    Mes premiers pas sur la Voie des Arts Martiaux m’avaient déjà fait aborder la visualisation. Les premiers exercices de la méthode Dynam Jiu-Jitsu consistaient en effet à s’asseoir en tailleur ou en lotus et à visualiser des mouvements très simples pour commencer puis de plus en plus complexes. Ensuite, debout, il fallait exécuter physiquement ces mouvements en s’aidant de divers accessoires, chaise, pied de table, pour concrétiser les sensations… Quand, à deux reprises, il m’était arrivé d’avoir à répondre à une agression, même si c'était une sorte de jeu, mon corps avait réagi conformément aux mouvements visualisés et l'agresseur en avait été très surpris.
    Plus tard, j’ai pris beaucoup de notes pendant les stages et, de retour chez moi, j’ai continué à répéter les mouvements étudiés en les visualisant. Bien sûr, ma pratique était élémentaire et mes visualisations devaient être brouillonnes. Toutefois, ça m’a permis de mémoriser un nombre considérable de formes techniques et de me frayer un chemin dans la complexité des arts martiaux.

    Aïkibudo en mobilité réduite

    Pendant la période de confinement, des initiatives de cours en visioconférence ont permis à de nombreux Aïkibudoka de garder le contact avec leur club et la pratique de notre bel Art Martial, leur professeur dirigeant ainsi un cours à distance, avec malheureusement toutes les limites du procédé.
    Mon ami Tipapoute m’avait sollicité pour animer un tel cours mais je ne saurais pas le faire. J’ai besoin d’arriver en avance sur le Tatami, de m’imprégner de l’ambiance du Dojo, d’accueillir les élèves un par un, de les toucher. Alors, je me suis installé sur le canapé pour méditer. J’ai pensé que le confinement était l’occasion de travailler la précision et la fluidité avec des exercices exécutés très, très lentement. J’ai donc visualisé une série d’exercices que je lui ai proposés et que j’ai mis en ligne, cours après cours, à la disposition de tous les lecteurs et pour rappel, voici le premier :

    Aïkibudo en mobilité réduite

                                                                     (1)

    - garde inversée, Chudan no Kamae (main avant protège la partie haute, main arrière protège la partie basse), distance Ma
    - Uke (Seme ?) avance le pied droit pour frapper Tsuki Jodan
    - je glisse le pied droit en avant pendant que ma main droit va au devant de l'attaque et contrôle juste     derrière le coude, une rotation du bassin fait tourner la main qui repousse le coude et l'entraîne vers l'avant
    - la rotation du bassin fait avancer le pied gauche juste devant le pied droit, la main gauche prend la place de la main droite sur le coude qu'elle saisit, la main droite est entraînée le long de l'avant-bras jusqu'au poignet qu'elle   tire vers l'avant en suivant la rotation
    - la rotation du bassin entraîne le pied droit vers l'arrière (l'ensemble de tout ça s'appelle O Irimi sur attaque haute...) et guide le genou gauche vers le sol ; en même temps, la main droite a tiré le poignet de Uke vers la hanche tandis que la main gauche a exercé une pression verticale sur le coude...

    Tu visualises ? Là, tu peux choisir une immobilisation en laissant le mouvement s'achever ou une projection en tendant les bras vers l'avant à la fin de la rotation.

    - tu te relèves en tournant le bassin pour recevoir l'attaque d'un deuxième adversaire que tu reçois en garde à gauche (pour faciliter l'apprentissage, celui-ci attaquera Tsuki Jodan à gauche) et tu exécutes ton mouvement en symétrique.C'est LA base, ça permet de comprendre que le déséquilibre intervient dès le tout premier contact.


    Les commentaires de Tipapoute m’ont fait comprendre que la visualisation est un exercice très difficile, même si on est guidé par une voix extérieure qui décrit parfaitement les éléments du mouvement. En fait, ce projet manquait vraiment de précision, je l’avais pensé en tant que pratiquant et non en tant que professeur.
    Pendant la canicule, il était décommandé aux p’tits vieux de s’agiter aux heures les plus chaudes. Quand la chaleur est redevenue raisonnable, j’ai pu reprendre ma remise en condition physique dehors, sur ma terrasse en bois. Je me suis fixé une aire d’évolution de 2 lames et j’ai commencé ce premier exercice avec un partenaire fantôme.
    Il s’agit encore de visualisation mais avec une approche concrète pour éviter de faire n’importe quoi dans le vide. En fait, je me suis aperçu qu’il fallait beaucoup de répétitions, de concentration pour que ce fantôme prenne corps, pour que les mains aient la sensation de saisir quelque chose : il s’agit de bien orienter le regard, (problème d’un myope qui a tendance à regarder ses pieds ?) de trouver les yeux du fantôme et d’appliquer le Me Tsuke (目付け: endroit où se porte le regard, c’est l’œil, le regardc’est l’adhérence)  !

    - je me place en Migi Kamae et je m’efforce de visualiser le « fantôme », c’est plus facile en pensant à quelqu’un qu’on connaît bien, j’aime bien imaginer Xavier avec son regard noir, agressif. Je « l'appelle » au début de chaque exercice car j'ai tendance à le perdre, à me retrouver à évoluer dans le vide.

    Aïkibudo en mobilité réduite- je crée l’ouverture en baissant ma garde et en effectuant un léger retrait type Neko Ashi, provoquant l’attaque Tsuki Jodan à droite

    Aïkibudo en mobilité réduite
    - j’entre Irimi simultanément à l’attaque, les 2 bras dans l’axe, le dos de ma main gauche se pose contre le coude de Seme et le contrôle : pensez à l’action de Shinogi, effectuée avec le sabre face à une attaque Tsuki, assimilez votre bras droit à la lame du sabre…

    Aïkibudo en mobilité réduite

    - avec la rotation de mon bassin, les bras maintenus dans l’axe, le dos de ma main droite appuie sur le bras de Seme et le pousse vers le sol, et ma main gauche vient saisir son coude
    - dans le premier temps de O Irimi, Seme est entraîné en déséquilibre avant par ma main gauche  pendant que ma main droite saisit le poignet (en pronation ou en supination, essayez les deux...)
    - dans le second temps de O Irimi, la main gauche appuie sur le coude vers le sol et la main droite soulève le poignet vers la hanche
    - mon bassin continue sa rotation, amenant mon genou gauche au sol, je tends les bras pour projeter Seme en roulade avant
    - je me relève, j’effectue Henka, je remonte en Hidari Kamae et je déroule le mouvement à partir d’une attaque à gauche. Je peux visualiser un nouvel adversaire ou le même que précédemment, qu’importe, dans ce monde onirique, tout est possible !

    Variante : c'est la main droite qui saisit le coude, la main gauche glisse vers le poignet le saisit en-dessous, le bras de Seme est appliqué coude contre mon flanc, provoquant un armlock. La projection est obtenue, genou au sol, avec une traction du bras et une rotation du bassin après la pose du genou au sol.
    Tout cela s’exécute très, très lentement, en s’efforçant peu à peu de sentir la force de Seme, le volume de son bras, la poussée vers le sol et la projection. Ces sensations de visualisation sont instables, elles exigent une ferme concentration qui a tendance à s’évader... Myope, j’ai tendance à regarder mes pieds ! Je dois y résister. Cherchez votre point faible, laissez-le de côté et répétez, répétez, répétez très, très lentement du début à la fin de l’exercice.
    Je dois m’efforcer de ne penser à rien sinon le fantôme s’efface, j’évolue alors dans le vide, ayant perdu toute sensation, ça ne sert à rien de continuer, il vaut mieux recommencer ou arrêter.

    C’est l’occasion de prendre conscience du défaut le plus répandu : le travail séquentiel du type « entrée - stop – O Irimi dessiné en carré – stop ... ». Travaillez très, très lentement, en dessinant un mouvement rond, continu, sans interruption de l’entrée à la conclusion en sentant le placement de votre force et la résistance de Seme.

    Suggestions : au début du cours, après les sempiternels O Irimi Jodan et Chudan, il serait bon d'effectuer les 4 exercices lentement, avec fluidité et recherche de la sensation de force (danger du séquentiel) ou tout simplement remplacer l'échauffement classique (voir fiche...), par exemple :

    - O Irimi Jodan, O Irimi Chudan
    - 1er exercice décrit ci-dessus
    - O Irimi Jodan, O Irimi Chudan
    - second exercice (à décrire)
    - O Irimi Jodan, O Irimi Chudan
    - etc...

    Enchaîner avec une phase du Kihon Nage Waza au ralenti (travail en visualisation analogue eux exercices précédents, à décrire éventuellement)
    S'il vous est possible d'effectuer la rentrée dans votre Dojo, et si c'est  sous réserve de maintenir la « distanciation sociale » (pouah, l'horrible expression !) sans oublier les « gestes barrière » (beurkh, quelle expression stupide !), vous avez là une un petit programme qui peut vous occuper pendant le premier trimestre en approfondissant un domaine rarement abordé.

    Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ? Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau ! (Charles Baudelaire)

     

    Aïkibudo en mobilité réduite

    En fait, cette visualisation d'un partenaire fantôme  peut être mise en parallèle à la pratique le Iaï du Katori Shinto Ryu. La pratique habituelle avec un partenaire correspond au Iaï Yoseikan...

    Bonne rentrée.

     

     

    Histoire d'un Hakama qui fut blanc 

    7e dan FIAB 2011
    2e dan FKSR 1986

    A.照り絵 / 七段 教士 

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    Oublie tes peines et pense à aimer

    あなたの悩みを忘れて、愛について考える 

    Anata no nayami o wasurete, ai ni tsuite kangaeru

    mort-de-rire

     

     

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