• Adieu, Lara

     

    Ce vendredi 14 janvier 2011, à 8 h 30, quand Betty avait doucement posé sa tête dans le creux de ma main avant de s’endormir de son dernier sommeil, j’avais cru que mon vieux cœur s’était déchiré.

    Lara

    Ma belle Betty avait été vaincue par une saloperie de cancer et Caroline, la jolie véto qui l'aimait beaucoup, était venue chez nous à la première heure pour l’aider à s’éteindre tout en douceur.
    À mon âge, on en a perdu des animaux ! On a aussi perdu ses parents. Mais je ne savais pas que la perte de Betty allait ouvrir un vide incomparablement plus grand et plus glacial que la perte d’un humain.
    J’ai traîné ma détresse pendant des jours puis je me suis décidé à me mettre en quête d’une adoption sur l’Internet .
    C’est ainsi que le 10 février, j’ai trouvé une annonce concernant une petite femelle cocker... J'ai repensé à Lucky,  le joyeux cocker qui avait enchanté mon enfance. Mon premier chien, en tant qu’adulte, fut Pollux, un charmant cocker blond qui vécut 18 ans. Il partagea quelques années de notre vie avec Walter, un autre cocker, plus robuste et plus ronchon...

    Lara

    Quand j’ai eu plus d’espace et plus de liberté, venu le temps de la retraite, ce sont Gamine, Labri des Pyrénées et Hugo, Labrador sable, tous deux âgés de 7 ou 8 ans et sauvés de la fourrière, qui sont venus nous déverser des torrents d’amour. Ensuite, Hugo disparu, le bébé berger allemand Betty est venu se faire éduquer par Gamine.

    Lara

    J’ai donc tourné l’image de la petite femelle cocker toute la nuit dans ma tête et, le lendemain matin, j’ai appelé l’auteur de l’annonce. Pffttt... l’accueil fut plutôt sévère. On ne me recommandait pas cette adoption. On me rappellerait.

    Lara

    Je retourne fouiner dans les annonces et je vois une toute petite image, à peine plus d’1 cm de côté avec, dedans, une petite bestiole toute noire... Je clique pour voir l’annonce : c’est une petite femelle Labrador noire. Elle a 1 an et demi, elle a été récupérée lundi, opérée jeudi et nous sommes vendredi. En fait, un jeune Labrador me conviendrait mieux qu’un cocker. Pourquoi ? Je ne sais pas et c’est comme ça.
    J’hésite à appeler, c’est le même numéro et je crains de me faire mal recevoir. Finalement, le soir, je me décide à prendre mon téléphone... J’explique que je ne voudrais pas avoir l’air de faire mon marché mais que... La voix se fait tout aimable, cette chienne me conviendrait tout à fait... Quand puis-je venir la chercher ? Demain matin avant midi...
    Le samedi matin, 12 février, nous nous apprêtons à faire 165 km pour nous rendre dans un trou perdu au fin fond de l’Eure et Loire où je ne saurais aller sans le GPS ! Le temps de rabattre une partie de la banquette du Berlingo, d’installer panier et couvertures et c’est parti.
    Nous faisons connaissance avec Lara à son retour de promenade. C’est une petite misère maigre à pleurer. Elle a crevé de faim ! Dominique nous prévient qu’il ne faut rien laisser de comestible à sa portée, elle dévore tout ce qu’elle trouve.
    Je m’accroupis, lui tend la main qu’elle vient sentir puis elle s’assoit entre mes genoux. « Un chien câlin comme ça, c’est un cadeau ! » commente Dominique.
    L’adoption est conclue, nous sortons. Lara veut à tout prix prendre sa laisse dans la gueule puis elle se dirige tout droit vers notre voiture, attend sagement que j’ouvre le hayon et que je la dépose dans le coffre puis s’assoit sur le siège libre et regarde par la vitre.
    Elle ne bougera guère de son siège pendant les 2 heures de route sinon pour piquer une petite ronflette dans le panier.
    Devant chez nous, je n’ai pas le temps de la retenir qu’elle bondit dehors... elle vient d’être opérée ! Elle se dirige vers la barrière, elle entre dans la maison et va droit vers le canapé : elle est chez elle !

    Lara
    Elle vient d'être opérée et a un gros pansement à surveiller

    Lara

    Lara

    mais elle s'est vite adaptée !

    Un peu plus tard, je la regarde. Mais qu’elle est laide avec ses grosses pattes sous ses côtes saillantes. Et elle pue, je ne m’habituerai jamais à son odeur. Mais elle m’observe avec tant de questions... « Je te promets de m’occuper de toi, de prendre soin de toi toute ta vie. », lui dis-je. « D’accord, c’est bien. », me répond-elle.
    Je la promène en laisse tous les jours, pas question de la laisser courir tant que la cicatrisation n’est pas complète. Tous les jours, Caroline change son pansement et elle est très satisfaite de l’évolution de la cicatrice.
    Tous les jours, Lara veut prendre la laisse dans la gueule.
    Quand les fils sont enlevés, je continue à la promener attachée, il paraît que les Labradors sont fugueurs et nous nous promenons sur une petite route forestière... et elle veut prendre sa laisse dans la gueule.
    Nous habitons dans une impasse aussi, en revenant, je la détache... Elle réclame la laisse et la porte jusqu’à la maison. Depuis, elle n’a plus guère été attachée !
    Nous l'avons emmenée sur le stade pour voir si une balle de tennis l'intéressait. Je lui présente la balle, elle délire de joie. Elle court après la balle, nous la ramène, nous la lance dans les mains. Infatigable ! Où a-t-elle appris à jouer ? Certainement pas sur le balcon où elle a été séquestrée pendant un an ?.

    Lara est une bombe. Quand elle arrondit le dos, mieux vaut se pousser, elle ne craint aucun obstacle, elle fait des 8 autour de moi quand je rentre à la maison, elle fait la toupie, ses cuisses et ses bras sont incroyablement musclés. Mais nous n’entendons jamais sa voix... Elle n'émettra son unique « Ouaf ! » qu'au bout de 6 mois.
    Quand j’ai fait la connaissance d’Alain, il se promenait avec son petit Westie blanc, Max. Les 2 chiens ont tout de suite sympathisé. Pour montrer sa joie, Lara s’est mise à faire la toupie, a collé un grand coup de son arrière train à Max qui a fait un bond de 2 m !

    Lara

    Plus tard, avec d’autres chiens, elle s’efforcera de leur apprendre à jouer. En fait, c’est un vieux basset qui lui a appris ça. Dans un petit village des Ardennes, un vieux basset attend derrière une barrière en bois. Lara inspecte le caniveau. Le basset l’appelle, elle vient aux nouvelles. Il va chercher une balle de tennis au fond de sa cour et la pose sur la barre en bas de la barrière puis la pousse avec son nez. Lara va la chercher et revient. La basset lui dit « Ouaf ! », elle obtempère et lui lance la balle à travers les barreaux. Le jeu dure de longues minutes. C'est ainsi qu'elle a appris à jouer à Kénya, la border collie blanche qui ne supporte aucun chien sinon Lara et qu'elles sont devenues inséparables.
    Plus tard, elle est devenue la mascotte du quartier et, surtout, des petits qui se promènent avec leurs nounous. Elle met les bambins en ligne, quasiment par ordre de taille. Elle apporte la balle au plus petit, attendant qu'il la lance. Elle la ramasse et va la lancer au suivant et ainsi de suite jusqu'à tous y soient passés. Certains de ces petits ne savent pas lancer une balle alors Lara la leur rapporte jusqu'à ce qu'elle obtienne un lancer convenable.


    J’emmène Lara se promener dans une longue rue qui bénéficie d’une rare circulation automobile. Elle comprend très vite qu’elle doit s’arrêter à chaque croisement mais elle ne résiste pas devant une barrière ouverte, elle entre dans la cour, ni devant une porte ouverte, elle entre dans le garage ou dans la cuisine qu’elle visite. C’est ainsi que je fais la connaissance des habitants de ma bourgade.
    Lara est chez nous depuis 1 mois et demi. Avec Caroline, nous l’avons requinquée, plus de problèmes du tube digestif, elle sent bon le chien, elle adore les câlins... Nous sommes invités à passer une semaine en Haute Savoie dans un chalet qui accueille des groupes.
    Lara adore la voiture, surtout que nous lui avons installé un lit confortable sur la banquette arrière. Elle est accueillie par une famille qui adore les toutous et, dans ce village, tous les chiens se baladent en liberté.
    Elle a vite compris le fonctionnement des portes battantes et les différents itinéraires entre couloirs et escaliers. Le second matin, j’ai à peine ouvert la porte de la chambre qu’elle file dans le couloir. Je la retrouve en bas, assise devant la porte de la cuisine. Je m’apprête à la gronder quand Annie, la cuisinière surgit : « Viens me voir, ma petite Nénette, tiens ma petite chérie ! » et elle lui donne un gros morceau de fromage. Je proteste mais Annie me rétorque que Lara est trop maigre et qu’un bout de fromage ne la rendra pas obèse.
    En 2 jours, elle a été adoptée par tout le personnel du chalet et... par les habitants du village. Nous réservons une table dans un restaurant tenu par un couple d’Anglais. Le monsieur promène tous les jours ses chiens en passant devant le chalet. « La petite chien noir peut venir aussi ! » nous annonce-t-il. Au restaurant, elle sera félicitée par tous les clients, tous Anglais, pour sa bonne tenue.
    Elle est montée au sommet des pistes dans les œufs, elle a dévalé les pistes de luge, elle a aidé des enfants qui dérapaient à remonter la pente...Elle est à l’aise partout.

    Tous les ans, nous allons passer 2 semaines au domaine sportif de Lembrun, au Temple sur Lot. Elle y connaît tout le monde, reçoit des tonnes de caresses quotidiennes, passe des heures dans le Lot, vient me rejoindre sur le tatami à la fin des cours.

    Lara

    Je pourrais écrire un livre sur Lara. Elle m’a redonné la joie de vivre (m’a rajeuni ?) C’est un pot de colle, toujours à me suivre, à se faire câliner. Je dois faire attention, quand je vais me laver les mains, à ce qu’elle ne soit pas couchée derrière mes talons. Si je fais demi-tour, immanquablement, je le trouve devant moi, je lui dis de se pousser et elle recule. Oui, elle recule, c’est le premier chien que je vois se déplacer à reculons.
    Saurait-elle lire l’heure ? À plusieurs reprises, dans la journée, elle regarde la pendule puis me fixe avec insistance. Si je fais semblant de ne rien remarquer, elle regarde de nouveau la pendule puis fait un geste approprié à ce qu’elle attend de moi. Elle tourne la tête en direction de la cuisine si c’est l’heure de la gamelle : une demi tranche de blanc de poulet discount avec 150 g de croquettes Virbac, 2 fois par jour, avec 3 comprimés de super levure le matin, pour lui donner un beau pelage luisant et soyeux et dissuader tiques et puces qui détestent l’odeur de la levure. Sinon, elle fait 1 ou 2 tours sur elle-même et va chercher sa laisse pour la balade matinale ou sa balle pour l’entraînement de l’après-midi.
    Elle est d’une curiosité insatiable, un peu fantasque, c’est un Labrador, pas un berger allemand comme Betty, l’oreille et la narine toujours aux aguets, parfois trompée par sa vision de myope, les chiens sont myopes, et si elle repère le moindre mouvement, elle discerne mal les formes immobiles qui la plongent dans l’indécision. Elle ne résiste pas à l’appel d’un coffre de voiture qui s’ouvre, à un sac à provisions qui se pose par terre. Elle va saluer ses amis, aussi loin qu’elle les voie. Elle adore les enfants, surtout les tout petits. Elle courrait bien après les chats mais elle sait que je ne veux pas, elle me regarde, je lui dis : « Non ! », elle répond : « Tant pis ». Mais elle va faire la danse des Sioux autour de la vieille Pépita et elle poursuit inévitablement Lucky, le chat roux qui était l’ami de Betty mais qu’elle ne supporte pas parce qu’il vient chasser nos amies les mésanges. Elle n’est affligée d’aucun soupçon d’agressivité, de rancune. Elle ne montre les dents et ne grogne qu’en dormant, ses rêves sont très agités. Elle sait se faire respecter sans jamais avoir mordu.
    Quand je me promène avec Lara, devant chaque maison, j’entends : « Lara ! Bonjour Lara ! Viens me faire un bisou, ma petite Lara, ma petite nénette... » mais moi, je suis invisible ! J’en ai marre de Lara !

    Lara

    Elle a 6 ans et demi, maintenant. Comment a-t-on pu maltraiter cet amour à 4 pattes ? 30 kilos d’amour !
    Lara. Elle ne remplace pas Betty. Je ne l’ai pas adoptée pour combler un vide mais en tant qu’être vivant avec sa personnalité, son caractère. Le hasard a voulu qu’elle participe à ma reconstruction. Si elle est un membre à part entière de la famille, elle tient son rôle de chien, nous ne lui imposons pas un personnage ridicule de chienchien à sa mémère ni de fifille à son pépère. Elle est Lara et ne s’en plaint pas : elle est superbe, elle attire le regard, les caresses, sa vie lui convient. Lara.

    Il paraît que les chiens ressemblent à leur maître...

     Lara

    J'ai écrit le texte ci-dessus il y a 6 ans. Elle a continué à vivre sa vie de chien heureux de vivre. Elle a continué à se faire cajoler par ses amis humains, à amuser les promeneurs qui la voyaient avec la laisse dans la gueule et demandaient s’ils pouvaient la caresser.
    Quand je me promenais avec une canne, en fait un tourillon de 1 m de long et 2 cm de diamètre avec des pieds de chaise en embout, elle me la réclamait pour rentrer et la portait fièrement jusqu’à la maison et là, il fallait franchir la porte avec la canne dans la gueule… La toute première fois, elle s’aperçut que la porte était trop étroite. Elle recula, observa, inclina la tête et passa aisément. Elle venait de résoudre un problème que Betty s’était posé et n’avait pas résolu alors qu’elle était capable d’empiler des cubes ou des pots de yaourt en verre et aimait qu’on lui jette sa laisse par terre pour qu’elle la plie en quatre et la prenne fièrement dans sa gueule.

    Lara

    Je ne pourrais pas raconter toute une vie d’amour, rien que les séjours à Lembrun, où elle était la star, rempliraient des pages et des pages.
    Et puis, il y a quelque temps, (Des jours, des semaines, des mois ? Le temps passe si vite, à mon âge), elle se mit à traînasser pendant ses promenades. Son museau, ses sourcils avaient blanchi, elle ne jouait plus à la balle sauf quand elle rencontrait son amie Kénya.
    Et puis elle a renoncé à descendre dans le ruisseau pour prendre son bain car elle éprouvait des difficultés à remonter la berge profonde.
    Et puis, alors qu’elle n’était déjà pas goulue, ce qui est rare pour un Labrador, elle s’est mise à faire la difficile avec sa nourriture qu’elle me réclamait pourtant à chaque retour de nos promenades de l’après-midi.
    Et puis, elle m’a semblé trop fatiguée, son ventre m’avait paru dur...
    Et puis, ce matin du 13 avril, elle nous a quittés, vers 11 h. Son état était stationnaire depuis vendredi où une véto avait détecté des tumeurs sur le foie et un suintement, toutefois elle pronostiquait une survie de 3 mois, mais hier après-midi, elle n'a pas suivi comme à son habitude sa maîtresse au jardinage. Elle s'est allongée près du coffre, dans le coin séjour, et m'a longuement regardé. Quand elle a essayé de se lever, ses pattes avant se sont croisées et elle est tombée. Nous l'avons portée dans son panier, qu'elle affectionne, et elle m'a lancé des regards implorant de l'aide. Parfois, elle avait les yeux exorbités, je crois qu'elle souffrait. Sa maîtresse a passé la nuit avec elle. Au petit matin, j'ai appelé Caroline, la jolie véto qui s'était déjà occupée d’elle et l’avait prise en affection. Ses soins en avaient fait la superbe toutoute qu’on a connue. Mais ne partageant pas la politique mercantile de la clinique vétérinaire, elle était  partie pour créer "Véto normand à domicile" qui rayonne autour de Rouen jusqu'à 45 km du centre ville. J'ai retrouvé sa trace sur la toile. Je l'ai appelée très tôt le matin. Elle se souvenait parfaitement de nous. Elle est venue tout de suite.
    Lara était épuisée, buvait beaucoup d'eau, son ventre était terriblement gonflé par une hémorragie interne. Caroline nous a dit qu'elle avait un regard résigné. Elle l'a cajolée, rassurée, puis injecté un anesthésique. Peu à peu, Lara s'est détendue, s'est allongée sur le côté, dans sa position de repos favorite, sa respiration est devenue paisible, son regard exprimait le calme puis elle a fermé les yeux. Alors, Caroline lui a injecté une solution létale. Et Lara est lentement, très lentement, partie pour le paradis des toutous. Ce fut très doux, très progressif. Nous étions tous les trois très émus, les larmes aux yeux. Caroline nous a dit que c'était un acte d'amour parce que nous avions pris notre décision très vite, en lui évitant de longues souffrances inutiles.

    En rédigeant ces lignes, j’ai la gorge serrée. Le grand âge nous rendrait-il donc si fragile ? Mon quotidien semble si vide ! « Ce n'est après tout qu'un chien ! », diront certains...

    Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
    Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
    Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
    Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !

     Lara

     

    Histoire d'un Hakama qui fut blanc 

    7e dan FIAB 2011
    2e dan FKSR 1986

    A.照り絵 / 七段 教士 

     

    Oublie tes peines et pense à aimer
    あなたの悩みを忘れて、愛について考える
    Anata no nayami o wasurete, ai ni tsuite kangaeru

     

    « Quelques notes (22)Quelques notes (23) »