• À propos du passage de grades national du 20 mai

     

    Chaque examen, quel qu’en soit le résultat et quel qu’en soit le niveau, de l’entrée dans la réalité de l’Aïkibudo avec le Shodan à la sollicitation de grades prestigieux comme le 3e ou le 4e dan, comporte peu ou prou son lot de joies, de déceptions, de frustrations. Je viens de relire deux textes représentatifs de ma « philosophie », il s’agit de Jugé, parti et de À propos des grades, ce dernier ayant été rédigé à la suite du passages de grades national de 2006. Je risque de me répéter. Un Jury, dans notre École, ne devrait jamais se retrouver devant un cas de conscience, il ne devrait jamais avoir à mettre en balance l’amitié qui relie tous les pratiquants de l’Aïkibudo et la nécessité de maintenir la pratique de notre Art à son plus haut niveau. Pour cela, il faudrait et il suffirait que chacun joue le jeu.
    Sommes-nous une École Traditionnelle ? Alors on s’insère dans la Tradition de l’École, la progression se justifie par le travail, la transmission, la cooptation et l’amitié est un moteur à tous les niveaux.
    Sommes-nous une fédération sportive ? Alors on paie une cotisation dans un club, on achète une licence, ce qui donne le droit de se présenter à un examen et de revendiquer des grades.
    École ? Le grade est remis avec une nouvelle responsabilité à chaque fois plus lourde à porter. Fédération ? On s’expose à l’échec, comme dans tout examen. En cas de réussite, il est possible d’ajouter une ligne à sa carte de visite…

    Que demandons-nous, jurés d’un examen prestigieux, à des candidats à un grade prestigieux ? D’être conscients qu’ils seront amenés à faire des démonstrations de prestige car ils représenteront l’Aïkibudo et que leur haut grade les rendra responsables de l’enseignement et de la pratique de l’Aïkibudo dans leur région. Qu’importe l’ingestion jusqu’à l’indigestion d’un programme encyclopédique si on ne maîtrise pas les fondamentaux ?
    Nous demandons à nos candidats de nous démontrer avec aisance et élégance la maîtrise de ces fondamentaux en les fillustrant d’éléments de ce programme que certains traquent de façon obsessionnelle.
    Je vais essayer de présenter un exposé de ces fondamentaux qui sont à travailler et à maîtriser en fonction de chaque niveau de grade sollicité, sachant que la notion fondamentale de l’Aïkibudo est le mouvement :  

    -         en distance Chika Ma : se dégager de façon à provoquer une mise en mouvement de l’adversaire avant d’appliquer la technique (l’atémi, qui suit le Te Hodoki, provoque une interruption du mouvement…)
    -         en distance Ma : esquiver, entrer pour s’insérer dans le mouvement de l’adversaire et porter la technique qui se présente
    -         le principe fondamental est Irimi, tout le reste n’est qu’adaptations successives. Toujours entrer dans l’attaque !
    -         quand ce principe est compris, on peut passer à la perception du déséquilibre et au travail en cercle avec l’interprétation de O Irimi
    -         le travail technique se décline en entrées par l’extérieur et entrées par l’intérieur complétées par l’utilisation de contraintes, de « clés », d’armlocks qui permettent d’entraîner l’adversaire dans un mouvement circulaire et de provoquer le déséquilibre
    -         sans attaque il n’y a pas de réponse technique, une attaque doit être franche, nette, sincère, accompagnée d’une intention qui permet à Tori de manifester son esprit de décision et de répondre de façon efficace et esthétique
    -         sans entrée, sans déséquilibre il n’y a rien, la maîtrise du Randori canalisation est requise à chaque étape de la progression
    -         la capacité d’adaptation se révèle dans le Randori Wa no Seishin, on ne porte pas une technique parce qu’on veut la porter mais parce que c’est celle qui se présente suite à un enchaînement d’interactions…
    -         les armes introduisent une autre dimension : la modification de la distance à laquelle s’ajoute la notion de danger
    -         chaque arme a sa spécificité : le Tanto a pour fonction de couper, le Tambo sert à frapper, on n’utilise pas un Tanto comme un Tambo, la maîtrise des Katas simplifiés et de leurs corollaires devrait être une évidence et échapper à la simple gesticulation
    -         le Han Bo et le Bo sont utilisés pour frapper ou pour piquer mais encore une fois, il faut et il suffit d’appliquer les principe de base : entrer par l’extérieur ou l’intérieur, accompagner Uke dans sa dynamique pour le déséquilibrer, porter la technique qui se présente en fonction de l’entrée et de l’orientation du déséquilibre
    -         Au fur et à mesure que le niveau s’élève doit s’affiner la perception du Kaeshi Waza.
    -         comprendre la différence entre Kaeshi Waza et contreprise
    -         développer des stratégies de renversement et d’enchaînement
    -         l’Aïkibudo est le mouvement, la forme d’entraînement privilégiée doit être le Randori

    Beaucoup de fondamentaux, à votre avis ? Peu de catalogues techniques, en fait. Essentiellement des pistes, des propositions de formes de travail. La question qui m’a été posée par un ami lointain, et qui m’a décidé à écrire cet article, est : « Quels conseils donner à un candidat qui a subi un échec ? » Je le dis et je le répète : pour moi, l’échec d’un candidat est aussi (un peu ? tout à fait ?) l’échec du jury et celui de l’Aïkibudo. Tout le monde souffre d’un échec. Le jury parce qu’il a dû sanctionner et a l’impression d’avoir été piégé. L’Aïkibudo parce qu’il en ressort avec une mauvaise image. Et le candidat ? À son sujet, je pose plusieurs questions :

    -         qui l’a présenté ?
    -         qui est son professeur ?
    -         quels techniciens constituaient le jury et quelle a été leur attitude durant l’examen ?

    Si le candidat s’est présenté de lui-même ou a demandé à son professeur, à son responsable technique régional de le présenter soit parce qu’il pensait connaître le programme, soit parce qu’il estimait que ce grade lui était dû au vu de ses années de licence et de cotisation, il porte une grave responsabilité.
    Pour se présenter, il faut d’abord être prêt. Cela implique d’innombrables heures de présence sur le Tatami, beaucoup de sueur, de souffrance physique et de plaisir, aussi, à partager l’effort et la progression. Cela sous-entend d’accepter l’éventualité d’un échec si la préparation est insuffisante.

    Si le candidat a été présenté par son professeur, ce dernier a-t-il bien mesuré le niveau de préparation de son élève ? On ne présente pas un élève pour voir, ou pour qu’il se rende compte de ce qu’est un examen, on le présente parce qu’il est prêt et, selon moi et cela n’engage que moi, parce que le responsable technique régional a bien évalué le niveau du candidat et a demandé au professeur de le présenter. En ce cas, comment peut-il y avoir échec, comment peut-il y avoir des prestations médiocres auxquelles s’ajoutent, éventuellement, de la rancœur envers les membres de Jury (c’est le Jury qui n’a pas été bon…) ?
    Quels conseils pourrais-je donner à un candidat qui a subi un échec ? Il n’y a que des cas particuliers aussi me contenterai-je d’exposer mon humble expérience.
    Mon premier échec s’est produit pour le permis de conduire. J’étais mal préparé. Je n’avais pas suivi assez de leçons. J’avais choisi un véhicule trop lourd, mal adapté à ma personnalité. J’avais investi une bonne part de mes économies, j’avais besoin de ce permis. J’ai tenté ma chance. J’ai repris des cours avec un véhicule plus léger, plus modeste, plus agréable à conduire. Quand je me suis représenté, j’étais prêt et j’ai obtenu le précieux document. Il m’a évidemment fallu encore de nombreuses heures de pratique pour devenir un bon conducteur à la conduite fluide et sûre.
    J’ai connu mon second échec au Shodan, à l’époque de l’Aïkido Yoseikan. Je n’étais pas prêt, ma connaissance des fondamentaux était très évasive mais mon professeur m’a présenté quand même. J’ai été recalé, j’ai été très vexé, j’ai remisé mon sac, décidé à pratiquer dorénavant le ping-pong. Je n’avais pas vraiment besoin de ce diplôme… J’ai été « repêché », j’ai été flatté, ma tête a gonflé, j’ai ouvert un club, j’ai compris que mes connaissances étaient insuffisantes pour transmettre un enseignement digne de ce nom, je me suis remis au travail avec humilité, je me suis entraîné tous les jours, j’ai participé à tous les stages, j’ai progressé, j’ai appris, j’ai développé mes sensations, j’ai peu à peu découvert des pistes pédagogiques, j’ai mis en harmonie mes connaissances et mes aptitudes physiques, j’ai travaillé, je me suis entraîné, j’ai participé à tous les stages…
    Je me répète parce que je n’ai pas d’autre réponse à apporter.
    Je ne me suis jamais présenté de mon propre fait à un examen pour obtenir un grade. Mon professeur m’a présenté au 1er dan. J’ai rencontré Alain Floquet et il m’a fait passer le 2e dan. Puis il m’a préparé au 3e dan pour que je me présente dans un contexte très bouleversé et très conflictuel. Ensuite, c’est lui, mon Maître, qui m’a convoqué pour les grades suivants.
    Mon expérience peut-elle venir en aide au candidat malheureux pour qui je rédige cet article ? J’en doute car toute expérience est unique et l’histoire ne repasse pas les plats. Si je donnais des conseils à quelqu’un, ce serait parce que j’ai l’intention d’influencer cette personne, de la modeler à mon image. C’est pourquoi je ne donne jamais de conseils mais que je me contente de dire : « Je fais comme ça parce que c’est comme ça que je peux le faire ». 

    N.B. Et alors, pourquoi tous ces articles, toutes ces fiches pédagogiques ? Parce que j’aime bien que vous me disiez Maître. Et je suis comblé quand on m’appelle Sensei…

    À propos du passage de grades national du 20 mai

     

     

     

     

     

     

     

    et des commentaires  

    J'ai lu ton texte :" à propos du...". Il aurait mérité d'être écrit par moi car je partage bien entendu tout ce que tu y relates… Alain. 

    Cher André,
    A propos du passage de grades, notre jury a pu faire les mêmes constatations que les vôtres. Sont-ce les conditions mêmes de l'examen où le candidat pratique une technique imposée quel que soit le partenaire qui se fait pesant, il se focalise sur la clé et néglige le déséquilibre?  C'est criant sur les sutemis: une attaque peu sincère, un partenaire qui a peur de la projection, un candidat qui réfléchit où placer ses mains; tout faux! Quant au randori où la spontanéité doit s'exprimer, il intervient en fin d'examen alors que la fatigue raidit les corps et les esprits.
    Depuis que je participe au jury du 3e ou 4e dan, nous avons choisi de faire passer toutes les épreuves sous forme de randori technique fluide, chaque technique étant répétée autant de fois que nécessaire, cette formule permet au candidat de se placer, d'entrer, de déséquilibrer, d'exprimer la notion de mouvement et d'avoir un pourcentage convenable de réussite.

    Pourtant nos candidats ont été meilleurs que je l'étais moi-même. Que nenni! Ils ont appris par cœur une plus longue liste de techniques mais rien n'est vraiment digéré. Rappelle-toi, vous subissiez un entraînement dur, beaucoup de randoris, beaucoup d'entrées, beaucoup de Chika Ma puis de Ma puis de Wa no Seishin, beaucoup de recherche du déséquilibre, de placements d'armlocks qui entraînent des formes rondes. Au final, vous aviez acquis une forme de corps souple et une technique efficace et vous étiez très à l’aise tant en stage que lors des examens.  
    Je crois que notre oeil s'est affiné avec le temps et que si nous nous voyions tels que nous étions à l'époque nous serions déçus. J'ai une série de vidéos, la quasi totalité de mes stages au Québec entre 1989 et 1993. J'étais accompagné de jeunes pratiquants. Il n'y a à rougir ni du contenu ni de la forme !
    Théoriquement les 3ème dan sont au maximum de leurs capacités physiques: force, endurance; ils n'ont pas besoin de l'aïki en quelque sorte. Au 4éme dan, ils sont encore jeunes mais le programme technique est trop chargé ( nous ne sommes que des amateurs ) et nécessite trop de réflexion pour libérer la pratique. C'est de l'Aïkido Yoseikan qui consistait à travailler ces fondamentaux que j'ai listés, illustrés de 5 techniques fondamentales au niveau du 1er dan. Certes, l'apport de Katori Shinto Ryu a été fondamental dans notre évolution en nous apportant une nouvelle rigueur, un sens plus fin de la distance et de la précision mais en fait, je vous ai tous formés en suivant cette progression et en perfectionnant les fondamentaux adaptés à chaque niveau, en fonction du "sens" du grade préparé. Le catalogue technique officiel était absorbé en quelques séances, ce n'est qu'un exercice de mémorisation si la forme de corps est là. Par contre, si le programme est le but en lui-même, la quête de la forme de corps passe à la trappe.
    Ce n'est qu'après que la diversité technique ait été digérée et oubliée que, les capacités techniques ayant déjà décliné, on est mûr pour une technique fluide. La technique fluide s'acquiert avec un travail intense, dur, efficace, maîtrisé. Sinon ce n'est pas de la fluidité mais de l'évanescence. C'est le rejet de toute brutalité, de tout passage en force. En contrepartie, cela ne tolère "aucun à peu près", c'est pour ça qu'il me fut reproché par des cadres que je croyais de niveau élevé, avant que je ne prenne mes distances avec la région, d'enseigner des formes trop difficiles et hors programme, sacré programme !
    Je ne serai donc pas aussi sévère… Un autre niveau de conscience est exigible quand on revendique un grade national. Mais c'est vrai aussi que la sentence du jury est souvent un pari, celui que les lauréats vont travailler encore plus fort pour justifier leur promotion et accéder à cet autre niveau de conscience. J'ai tendance à me référer à quelques candidats qui avaient déjà atteint ce niveau au moment de l’examen et exprimaient aisance, fluidité, efficacité et bonheur de pratiquer et de nous faire partager ce bonheur...
    De mon point de vue, il faut être un enseignant expérimenté et à force de regarder les élèves travailler, pour appréhender la notion d'aiki.
    Oui. Ce que nous appelons fondamental n'est-t-il pas l'aboutissement où il n'y a plus de technique et où le wa no seishin suffit ? Non. Il y a toujours la technique. La fluidité lui donne l'apparence du Wa no Seishin mais elle est toujours là, avec sa précision et son efficacité! Je recommande de travailler la technique comme un Wa no Seishin afin de mieux percevoir la globalité du mouvement.
    Ces techniques péniblement reproduites ne sont-elles pas qu'un moyen pour y parvenir ? Comment pourrions-nous l'exiger dès le premier dan ? Ce que j'appelle "fondamentaux" et que j'ai listés de façon non exhaustive ne constituent que le B.A. BA de la formation d'un élève. Se mettre en garde, entrer, esquiver, déséquilibrer, c'est l’application la plus élémentaire du Tai Sabaki. Mais tous les enseignants le savent-ils ?  Ne nous condamnons pas à des déceptions inévitables en plaçant la barre trop haut. Voici quelques réflexions pas très originales qui se veulent objectives ! L'échange de réflexions est nécessaire si on veut que les mots gardent le même sens pour tous ceux qui les utilisent. Et le débat permet de s'y retrouver et d'y voir plus clair.
    Concernant votre article, je crois que tous les kodansha s'y retrouvent; c'est un manifeste qui a la force de l'évidence pour nous. Maintenant ceux à qui il est destiné pourront-ils l'apprécier ou même le comprendre ? Là encore ce qui nous semble fondamental ne peut être entendu que par ceux qui savent déjà; ces "vérités" ne peuvent pas s'apprendre mais seulement être expérimentées personnellement.
    Ça me rappelle la définition de la notion de "pouvoir" par un vieux shaman amérindien : Le pouvoir est une chose vraiment spéciale. Il est impossible de l’épingler et de dire ce qu’il est exactement. C’est la sensation que l’on a à propos de certaines choses. Le pouvoir est personnel. Il n’appartient qu’à soi. Pour accumuler du pouvoir, il faut qu’il soit utilisé seulement pour aider quelqu’un d’autre à accumuler du pouvoir. Il faut du pouvoir pour arriver à concevoir ce qu’est le pouvoir.
    ..
    Mais les répéter ne peut faire de mal à personne ( cf. la parabole du semeur ).
    Amitiés.
    Eric.
         

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